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Flower

Au Havre tout le monde vous entend crier

Brrrr… Malgré la chaleur estivale je n’arrive pas à me dépêtrer de ce frisson qui me parcoure l’échine. Mon sang est comme glacé. Si vous craignez les grosses chaleurs allez donc vous réfugiez dans une salle obscure pendant 1h45 avec 38 témoins pour vous tenir froid. Résultat garanti. Le dernier film de Lucas Belvaux est l’adaptation libre d’un roman de Didier Decoinmais (Est-ce ainsi que les femmes meurent ? issu d’un fait divers à New-York qui a abouti à la création du 911) mais n’ayant pas lu l’ouvrage en question il ne sera pas fait état, ici, de la comparaison entre le livre et le film. Prenons plutôt l’œuvre de Belvaux telle qu’elle vient : rampant lentement vers nous, trouble et grimaçante, puis se dressant calmement pour nous pétrifier d’horreur.

38 témoins c’est le récit d’un meurtre, sauvage, celui d’une jeune femme dans une rue du Havre. Non pas un terrain vague, une rue habitée, en plein centre ville. Mais lorsque la police vient interroger les habitants aucun ne parle, tous dormaient à poing fermés la nuit du crime, y compris Pierre Morvand (Yvan Attal). Mais Pierre décide de dire la vérité, de briser la loi du silence tacite qui s’est instaurée dans le quartier, quitte à se mettre à dos sa communauté. Si les « témoins » ne parlent pas ce n’est pas par peur de représailles de la part du tueur (l’identité de ce dernier importe peu, on ne verra pas l’aboutissement de l’enquête) mais par honte. Honte d’être tombés si bas. Certains arrivent à faire avec. Pas Pierre. Il ne croit pas au pardon mais à la justice. Incapable de vivre avec un tel poids il se rend à la police, vêtu de son uniforme de la marine marchande. Il parle. Pour pouvoir reprendre corps avec la réalité.

Après Rapt, Belvaux fait montre, encore une fois de sa grande maîtrise formelle. 38 témoins est froid et démonstratif, ce qui constitue son point fort tout autant que son point faible. Sa force car il ausculte et donne à voir, de façon méthodique et implacable, la lâcheté ordinaire, notamment grâce à une excellente mise en scène de la ville (le port, l’église, les voitures) et du quartier plus particulièrement (les rues, les façades, les appartements, les cages d’escalier).

De fait, le film interroge nos choix moraux : qu’aurions-nous fait dans la même situation ? Certes, ces 38 témoins qui ne témoignent pas sont des lâches mais, vous et moi, avons-nous le courage de dépasser la peur qui tétanise ? Quand on craint de demander à une personne de baisser la musique de son MP3 dans le métro, en public, peut-on s’interposer entre un tueur et sa victime dans une rue déserte en pleine nuit ? Pourquoi ne pas seulement appeler à la police ? Difficile question qu’illustre parfaitement le face-à-face entre la journaliste (Nicole Garcia) et le procureur Lacourt (Didier Sandre). Ce dernier, soucieux de préserver l’ordre public, souhaite éviter un procès inutile et tente de dissuader Sylvie Loriot de révéler l’affaire au grand jour : « Vous voulez comprendre, lui dit-il en substance, c’est pratique, cela évite de juger, de se mouiller. Et, de toute façon, que comprendrez-vous ? Que révèlerez-vous ? Que l’être humain est faible, lâche, indifférent, qu’il devient sourd et aveugle quand cela l’arrange. Belle découverte. Ce sera un triste spectacle et un procès pour rien. » Rien de nouveau, certes, mais il faut tenter de résoudre la difficile équation du vivre-ensemble, inlassablement.

Mais à trop vouloir être réaliste le film s’en trouve affaibli : les personnages passent au second plan, derrière la démonstration chirurgicale appuyée, et presque aucune empathie ne se dégage d’eux. A l’exception d’Yvan Attal qui interprète un monsieur-tout-le-monde tout en souffrance, hanté par le remord et son propre dégoût au point de n’avoir plus le sentiment d’exister (« C’est moi qui n’existe plus »), les autres protagonistes sont assez fades bien que non caricaturaux : Louise, la fiancée de Pierre (interprété par Sophie Quinton) joue franchement mal, son regard est inexpressif et un sourire idiot lui barre le visage presque en permanence ; le capitaine Léonard (François Feroleto) est sympathique comme une porte de prison même si l’on sent qu’il exècre cette bassesse collective ; la journaliste a un côté un peu agaçant malgré sa ténacité et sa propre reconstitution (biaisée) du crime ; le procureur vaut surtout pour son dialogue avec Loriot ; enfin les voisins et voisines (les fameux témoins) ne sont là que pour servir de prétexte à la thèse du film et si quelques exemples de leur mutisme sont abordées (le stress, la fatigue, le bébé à garder, etc.) on ne plonge jamais dans l’âme de l’un d’entre eux.

Le film n’est donc pas exempt de défauts sur la forme (trop de bavardages et de didactisme). En revanche – cela a été dit ça et là, avec raison – l’introduction et, surtout, la conclusion sont d’intenses moments de cinéma. En quelques plans fixes, le cadre, le contexte et l’intrigue sont mis en place. L’ambiance est lourde, les plans sont sobres, le ton est donné. Pierre va faire ses aveux, déchirants, à sa femme endormie…

Mais c’est dans le dénouement, lors de la reconstitution du meurtre, que l’horreur fait jour et que nos entrailles se nouent. Rarement au cinéma je n’avais ressenti une telle frayeur. Non pas celle des teenage movies horrifiques qui fait sursauter à coups d’effets sonores prévisibles mais celle de la détresse absolue, perdue dans la nuit, sans aucun secours. On voudrait se boucher les oreilles, on ne peut pas. Ecoutez : le silence du quartier est assourdissant. Le silence sur lequel rebondit ce cri effroyable.

Sylvain Métafiot aka Papy (article déjà publié sur mapausecafe.net)

Cet article a été déposé par Papy.

The perfect storm

 » Mère, nous arrivons d’un pays sans amour / D’un pays où Dieu est absent. / Déluge en tête et crépuscule dans le sang.
La terre obscure est une planète aveugle / Malheur à elle qui s’étend si noire / sous les pieds et sous les maisons.
Elle ouvrira ses yeux ses lèves aux clameurs / Malheur à moi depuis la Genèse jusqu’à ce jour / Et le ciel est mauvais / Si lourd de nuées si mauvais / à la lèvre d’un arbre il n’offre point le lait / de sa poitrine nuageuse. »

Uri-Zvi Grinberg, Le Monde sur la pente

Non, la récolte n’est pas si mauvaise en ce moment. En faisant son jardin dans les salles obscures on peut tomber sur un trésor enfouit entre deux navets. Ainsi, nous aurions pu parler de J. Edgar, de Clint Eastwood, qui, après le fadasse Invictus, nous offre un nouveau chef d’œuvre, baigné de lumière froide, retraçant la majeure partie de l’histoire politique des Etats-Unis à travers la figure hideuse, mais néanmoins touchante, du patron du FBI (de par son incroyable prestation Di Caprio fait incontestablement parti des plus grands, oh oui !). Mais c’est Take Shelter qui est au menu et le ragout est plus qu’alléchant.
Le pitch de départ est simple comme bonjour : Curtis LaForche (épatant Michael Shannon, déjà parano extrême dans l’excellent Bug de William Friedkin) est un ouvrier de l’Ohio, fraichement marié, qui vit paisiblement avec sa femme Samantha (Jessica Chastain, la grâce incarnée dans The Tree of Life) et leur fille Hannah (Tova Stewart), sourde et muette. Mais cette tranquillité va être rompue par les violents cauchemars de Curtis qui finissent par l’obséder jour et nuit, au point de renforcer son abri anti-tempêtes.

Le deuxième long-métrage de Jeff Nichols (le premier fut Shotgun Stories) aurait pu n’être qu’un énième récit lancinant sur les difficultés de la « vraie vie » au fin fond des Etats-Unis, avec acharnements, crises et rédemption en bout de course. Il n’en est rien. Sous son aspect basique et convenu Take Shelter lorgne plus du côté du thriller paranoïaque que du téléfilm familial. Dès l’introduction Curtis lève les yeux au ciel pour contempler ces nuages démoniaques en approche avant d’être recouvert par une pluie épaisse et poisseuse. Rêve ou réalité ? La question demeure et reste en suspens durant deux heures, comme un démon niché dans les cieux attendant le moment de fondre sur sa proie, à l’image de ces inquiétants oiseaux parfaitement synchronisés et agressifs qui troublent Curtis. Avant de se réveiller en sueur, on ignore que Curtis rêve tant les situations paraissent réelles : son chien l’attaque violemment, des individus tentent de pénétrer sa maison ou enlèvent sa fille après un accident de voiture. Rien de surréaliste, simplement le déchaînant de la violence au seuil du danger ultime. Et les sensations demeurent : Curtis éprouve dans sa chair les horreurs qu’il matérialise dans ses songes, ce qui provoque l’incompréhension et l’effarement de ses proches. La peur qu’il éprouve ira crescendo et s’introduira dans le cercle familial de sorte que rien ni personne n’est à l’abri du désastre futur.

Au-delà des lectures politiques que l’on peut lire ça et là (le danger de l’extérieur, la peur de l’Autre, la crise financière qui ruine des familles, les dérèglements écologiques), Take Shelter relève davantage du film métaphysique. En plongeant dans les méandres dérangés de l’esprit de Curtis nous en venons à douter de notre propre perception: ces cauchemars, qui ont l’air si réels, n’affectent-ils pas plus la réalité que la réalité elle-même ? De même, Curtis est le seul à percevoir d’épouvantables visions durant la journée ce qui l’exclu de la communauté, passant pour le doux dingue du village, alors que pour lui, comme pour nous, elles existent bel et bien. De sorte qu’on se demande si ce n’est pas le monde qui ne tourne plus rond autour de Curtis. Si le monde avait perdu la tête que deviendrait le seul homme lucide sur Terre ? Tout être a déjà ressenti, au moins une fois dans sa vie, la peur de perdre pied, de se sentir dépassé par une force extérieure que rien ne peut stopper. Joie de l’inconfortable pesanteur du monde (à ce propos, voir le lumineux article de Timothée Gérardin).

Force est de constater que depuis Melancholiail n’aura pas fallu attendre très longtemps pour savourer une aussi belle fin du monde. Des nuages ténébreux obscurcissant le ciel aux éclairs déchaînant leur fureur dans le ciel en passant par les agressions soudaines et les pluies acides, les images d’apocalypse scotchent la rétine et donnent la chair de poule. Nicols à cependant l’intelligence de ne pas montrer le rêve le plus violent de Curtis, celui où celui-ci se réveille en sang, ce qui n’est pas plus rassurant : le cinéaste jouant sur la suggestion et l’attente pour distiller un malaise palpable chez le spectateur.

Plusieurs traits distinguent Melancholia de Take Shelter : le film de Lars Von Trier baigne dans une ambiance romantique, portée par le classicisme allemand, et les protagonistes savent que leur fin prochaine est inéluctable. Le film de Jeff Nicols, quant à lui, ne flirte pas une seconde avec le spleen désabusé mais s’ancre dans la dure réalité de la working-class du Midwest et laisse planer l’ambiguïté tout au long du récit de sorte qu’on ne sait jamais si Curtis est fou à lier comme sa mère, atteinte de schizophrénie paranoïaque, ou s’il est une sorte de prophète incompris qui devine avant tout le monde le cataclysme à venir et qui cherche refuge au sein de sa famille. Le dernier plan (sublime et terrifiant) semble apporter une réponse à cette interrogation mais n’exclue pas pour autant d’autres pistes (enfermement collectif dans le même délire, nouveau rêve de Curtis), un peu à la manière d’Inception qui laisse le spectateur se démêler avec son imagination.

La folie et la terreur réhabilitées comme antidote à la modernité anxiolytique : une œuvre salutaire.

Sylvain Métafiot aka Papy (article déjà paru sur mapausecafe.net)

Cet article a été déposé par Papy.

Bonnet d’âne

Une assez courte note cinématographique. Cela suffira pour dire le ratage complet qu’est The Detachment, le dernier film de Tony Kaye (réalisateur du film culte American History X), qui raconte le quotidien d’un prof remplaçant, Henry Barthes (Adrian Brody), dans un lycée difficile de la banlieue new-yorkaise. Après Andrew Nicol et son insupportable Time Out, voici un autre réalisateur qui déçoit (surtout de la part de Nicol). Et pas qu’un peu. Les raisons de la colère ? Le film est outrancièrement pesant, larmoyant et didactique. Il enfile les clichés aussi facilement, et avec une telle assurance, qu’une fillette à l’atelier « collier de perles » du centre aéré de Montlucon : le prof idéaliste qui va sauver une classe du désastre (sans que sa méthode miracle soit montrée une seule minute : un prodige), qui va récupérer chez lui une gamine qui fait le trottoir (sans explorer pour autant les ambiguïtés qu’une telle relation peut entraîner à la façon de Nabokov) et qui va sympathiser avec la grosse exclue du bahut qui soigne sa mélancolie en s’adonnant à la photographie lifestyle. Au-delà du fond assez démagogique entretenu par des raccords douteux (un enseignant hurle sa rage contre cette masse d’abrutis acnéiques qui n’ont ni motivation ni curiosité et devient, par la magie du montage, un avatar d’Hitler vociférant sa haine à Nuremberg : quelle subtilité) le film procède d’un style documentaire énervant assortit de trois tares de mises en scène : les gros plans sont récurrents et n’apportent aucune tension à l’intrigue (n’est pas Sergio Leone qui veut) pas plus qu’une empathie vis-à-vis des personnages ; des flashbacks filmés avec un filtre sépia parsèment le récit afin de nous révéler le passé torturé de cet enseignant triste mais ne réussissent qu’à alourdir l’histoire et, de fait, on se fout pas mal de sa tragédie familiale ; enfin les soliloques face à la caméra censés apporter une gageure de vérité se révèlent aussi creux que le cerveau de Nadine Morano.

Pour le coup le titre dit vrai : on est totalement détaché de cet objet filmique. Que viennent faire des acteurs talentueux comme James Caan ou Isiah Whitlock Jr (l’inoubliable sénateur Clay dans The Wire) dans cette galère ? A noter que le film a reçu le Prix de la Révélation Cartier, le Prix de la Critique Internationale au Festival de Deauville et le Prix du public au Festival 2 Valenciennes. Rien de plus normal : c’est un film d’auteur pseudo intello qui plonge au cœur de la réalité de la violence scolaire et dénonce le système qui bla bla bla…

Le film se pare de prétentions intellectuelles qu’il n’atteint même pas du bout du pied. Ainsi, il flatte le cinéphile cultivé en lui balançant des références littéraires de qualité (oh Albert Camus en introduction – miam ! – puis George Orwell – merveilleux ! – et enfin Edgar Allan Poe – je jouis !) mais sans réellement les exploiter et, pire, en les galvaudant allégrement. Je ne vais pas revenir sur l’instrumentalisation à outrance de 1984 de nos jours (même si les références à la novlangue, à la doublepensée, au télécran ou à Big Brother sont parfois justifiées. Et encore… avec parcimonie) mais Kaye gâche la seule bonne idée de son film lorsqu’il ne fait que survoler la métaphore contenue dans le poème de Poe à la fin de son film. Comme un élève trop sûr de lui qui esquisserait un pan de sa réflexion dans la conclusion d’une dissertation. Note : zéro pointé !

Regardez plutôt La journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld.

Sylvain Métafiot aka Papy (article déjà publié sur mapausecafe.net)

Cet article a été déposé par Papy.