Le silence est d’or
Disons-le d’entrée de jeu, ce mois d’octobre fut certainement l’un des plus riches en termes de productions cinématographiques très contrastées. Que l’on songe au ténébreux Drive de Nicolas Winding Refn, film noir conceptuel, extrêmement stylisé et ultra-violent, qui, sur fond d’électro des années 80 amorce (laborieusement) une réflexion sur les faux-semblants de la cité postmoderne. Ou bien Polisse de Maïwenn, qui nous plonge au cœur d’une brigade de la protection des mineurs en dévoilant le quotidien brutal, épuisant, et parfois drôle de ses membres (servi par des acteurs exceptionnels), tout en insistant (lourdement) sur leur humanité à travers des procédés de mise en scène parfois démagogique.
Mais c’est de The Artist que nous allons converser en détails.
Le dernier film de Michel Hazanavicius (réalisateur des deux chefs d’œuvres comiques que sont les OSS 117) nous conte l’histoire de George Valentin (Jean Dujardin, littéralement possédé par les fantômes de Buster Keaton et Douglas Fairbanks), star hollywoodienne du cinéma muet en 1927 qui, refusant de se conformer au parlant, se voit détrôner par une jeune étoile montante, Peppy Miller (la chaplinesque Bérénice Bejo), secrètement amoureuse de lui. Cependant, l’histoire d’amour contrariée par les affres du showbiz (schéma classique du mélodrame, remarquablement illustrée par la scène touchante de l’escalier), ne constitue pas le cœur du film.
Bien au-delà de ce qu’on a pu lire ou entendre sur la performance de réaliser un film muet en noir et blanc à l’époque du tout numérique, de l’IMAX et de la 3D, The Artist est avant tout un film de cinéma sur le cinéma, une réflexion sur le cinéma muet. Davantage qu’un exercice de style réussi bardé de références cinéphiliques (l’hommage à cet âge d’or du cinéma est sublimé par la résurrection de ses codes emblématiques), le film interroge la genèse du langage cinématographique (la puissance brute du seul corps et des images) en faisant du muet la condition infernale du héros. Valentin ne parle pas, il en est incapable. Dans un monde devenu parlant il voit son handicap existentiel détruire sa vie : sa carrière comme son mariage. Impossibilité de communiquer avec les spectateurs comme avec sa femme. Le monde est devenu un film bruyant cauchemardesque dont il ne serait qu’un figurant apeuré.
En conflit avec son producteur (John Goodman) et malgré le soutient de son fidèle chauffeur (James Cromwell) Valentin essaye désespérément de sortir de sa solitude dévastatrice en compagnie du seul être qui le comprend : son petit chien cabot, atteint du même mutisme. C’est ce complice canin qui sauvera la vie à la star déchue lorsqu’elle voudra détruire par le feu son âme sur pellicule, son identité absolue devenue l’ombre d’elle-même. Gloire, déchéance, désespoir, le parcours tortueux de Valentin semble voué à l’aporie. Pourtant, la résurrection surviendra grâce à la musicalité du corps, comme un ultime pied de nez au cachot muet dont il était à la fois le prisonnier et le gardien.
Finalement, même sans atteindre la grâce de Murnau, le vertige de Welles ou le comique de Chaplin, Hazanavicius nous parle avec tendresse d’un monde éteint mais légendaire, un continent perdu qu’on ne cesse d’arpenter en rêve : la vie et la mort du cinéma muet.
Sylvain Métafiot aka Papy (article déjà publié dans la gazette n°18 et sur mapausecafe.net)
Cet article a été déposé par Papy.
This entry was posted on Mardi, novembre 8th, 2011 at 18:04 and is filed under Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.