Masturbation technophile
« Le pire est avenir » Maïa Mazaurette
Hugo est un jeune homme bien dans sa peau. En deuxième année d’école de commerce, jean délavé, polo rayé et baskets aux pieds, il croque la vie à pleine dents ! Assez beau gosse, vaguement brun, et jouant de la guitare il n’a jamais vraiment eu de problèmes avec les filles et n’hésite pas à combler ses amis célibataires de stratégies de dragues et autres conseils avisés sur les bienfaits de la vie de couple. Regarder Lost toute la nuit, jouer à PES et télécharger le dernier album d’Arctic Monkeys lui donne des airs de geek. Il adore mater les sketchs de Gad Elmaleh sur son mac 17 pouces avec sa copine Angélique qui l’appelle tendrement « mon homme ». Ils ont un chat qui se prénomme cannabis parce que « c’est cool et décalé tu vois ». Il aime bien Le petit journal de Canal plus, les chansons engagés et les humoristes rebelles. Plutôt de gauche même s’il ne s’intéresse pas trop à la politique (la seule chose dont il soit sûr c’est que « les fachos sont vraiment intolérants, abusé quoi ! »), vaguement écolo (il trie ses déchets), athée (« la religion c’est de l’obscurantisme, mais grave ! »), capable de donner son avis sur tout et rien en enchaînant les lapalissades, il est vraiment sympa. Le genre de pote boute-en-train qu’on aime avoir en soirée. Hugo est un mec franc qui déteste l’hypocrisie, un mec qui dit ce qu’il pense. Le genre de gars pas-comme-tout-le-monde mais qui ne sort jamais du lot, d’une banalité affligeante, et qui, pour discuter de cinéma, aime étaler ses 300 Go de films sur son disque dur, renouant par-là même au célèbre concours de ki-ka-la-plus-grosse ? Hugo est une belle âme altruiste, un bon petit soldat de l’empire du bien.
Voila. En résumé Hugo est un sale con. Une sorte de métastase représentative du genre humain contemporain. La tare générique et sans saveur de notre monde moderne. Le pire c’est que vous en croisez partout et tout le temps ce genre de coloquinte à la graisse de hérisson, dans votre famille, chez vos amis, vos collègues. Vous donnant ainsi l’impression d’être le seul être doué d’une conscience au milieu d’un amas de crétins congénitaux. Bref, Hugo c’est vous, c’est moi… enfin, surtout vous.
Là où ce jus de poubelle d’Hugo excelle – et qui constitue, somme toute, l’objet de ce longuet et ô combien digressif article – c’est dans la joie compulsive de lire des livres numériques. Oui parce qu’Hugo est un gars cultivé qui a dévoré tous les Bernard Werber, adore L’Alchimiste de Paulo Coelho, la plupart des Agatha Christie et a offert Indignez-vous ! de Stéphane Hessel à ses parents à Noël (« parce que c’est un livre qui dénonce tu vois »). Bref, notre amoureux de la littérature a récemment fait l’acquisition d’un livre électronique, ou plutôt d’un e-book (ça fait plus branché), et il en est fier l’animal ! « Attends, c’est super pratique, tu peux mettre tous les bouquins que tu veux là-dedans, tu gagne trop de la place, pas besoin de se déplacer pour acheter les bouquins je télécharge direct, trop rapide !, et puis ça sauvegarde la planète en évitant de tuer des arbres, c’est l’avenir tu vois ! ». Sans le savoir, ce sombre oryctérope d’Hugo se réclame d’une récente et noble manifestation germanique.
En effet, les nazis – ces europhiles incompris, précurseurs d’un fédéralisme européen un peu rentre-dedans – brûlaient les livres dans de joyeuses et hystériques kermesses païennes, nous nous les numérisons. Un acte de foi plus subtil mais non moins efficace car plus diffus, plus lent, plus consensuel et, a contrario, moins voyant et exubérant qu’un barbecue géant devant l’opéra de Berlin où Montaigne, Freud, Mann, Zweig remplaçaient la Wurst de Nuremberg. Ainsi, les nationaux-socialistes ne nous ont pas seulement légués la ola, « ce double salut nazi socialement acceptable » selon ce facétieux cartésien désabusé de Gaspard Proust, non, ils ont également remis au goût du jour la belle tradition de l’autodafé héritée de Savonarole (les Libyens ont récemment fait un feu de joie du Livre Vert de Kadhafi).
Faut-il être le dernier des ectoplasmes à roulettes pour ne pas comprendre que lire Kafka ou Joyce sur Kindle ou autre instrument de la servitude est purement et simplement impossible. Comment rester concentré en lisant Le Château ou Ulysse sans avoir la plus petite, la plus minuscule, la plus infinitésimale tentation de parcourir ses mails, son mur Facebook, son compte Twitter, son blog bd préféré, son site d’info favori ? Hein, je vous le demande, et plutôt deux fois qu’une : comment peut-on être assez bête pour croire que la lecture ne réclame pas patience, silence, solitude et concentration ? Soit l’exact opposé des gadgets technologiques que cette maquerelle de pub ne cesse de nous vendre à longueur de spots décérébrés et « drôles ». Comme le dit justement Frédéric Beigbeder (qu’on a connu moins inspiré) dans Premier bilan après l’apocalypse : « Quand on crée ainsi une même machine qui contient YouTube, Facebook, TF1 et Dostoïevski, eh bien ayons l’honnêteté de le dire : Dostoïevski est mal barré. »
Songeons par ailleurs que la conversion au numérique, outre le fait de tuer la lecture sensible (adieu la chaleur des feuilles, le parfum de l’encre et le toucher délicat de la couverture et bonjour la froideur du plastique et l’agressivité du rétro-éclairage), modifie radicalement notre rapport au temps long et instaure une désinvolture vis-à-vis de la mémoire de sorte qu’il ne reste plus aucune trace génétique interprétable du travail des écrivains, des philosophes, des historiens. Croyant qu’en pouvant tout stoker on pouvait tour conserver, nous détruisons les traces du travail préparatoire des œuvres littéraires achevées. La durée de vie d’un disque dur ou d’une clé USB étant de cinq ans en moyenne. C’est le cri d’alarme de Pierre-Marc de Biasi, directeur de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes : « Nous n’avons jamais été aussi près d’avoir les moyens techniques de tout conserver, et dans le même temps, nous perdons tout en raison de la logique même de mémoire du disque dur : le système de ses anciennes unités de mémoire est écrasé au fur et à mesure de son utilisation et donc de saturation. […] L’ère du parchemin avait été celui du palimpseste, l’âge du papier celui de la rature, voici venue l’ère du support sans repentir. […] Avec la destruction de la possibilité de la mémoire, nous rendons notre futur orphelin de nous ». L’écrivain écossais Ewan Morrisson en a rajouté une couche en affirmant que dans le quart de siècle à venir, la fin du livre-papier, le triomphe du livre numérique, la baisse puis la suppression des avances sur droits et le soutien des éditeurs non plus à un auteur sur la longue durée d’une œuvre mais à des livres un par un entraineraient la mort certaine du métier d’écrivain. L’anglais Graham Swift considérant, de son côté, la digitalisation croissante des livres comme synonyme d’une paupérisation tragique de l’écrivain.
Que faire face à cette apocalypse rampante à l’heure où Borders, la deuxième librairie des Etats-Unis, meurt en silence faute de faire face à la concurrence d’Internet, de même que les suppléments littéraires des grands quotidiens américains (à l’exception du New York Times Book Review) ? Peut-être Apprendre à prier à l’ère de la technique, comme le préconise Gonçalo M. Tavares dans son livre éponyme, pour échapper à l’aliénation de la technique, qui dépouille l’homme de ses qualités et le transforme en cette figure abominable qu’est l’homo technicus, ce simili-martien à la graisse de cabestan qu’est Hugo. Il faut aussi se poser les bonnes questions : laissons le mot de la fin au regretté Jaime Semprun, extrait de L’Abime se repeuple : « Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : “Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?“ il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : “A quels enfants allons-nous laisser le monde ?“ »
Sylvain Métafiot aka Papy (article déjà publié dans la gazette n°18 de Mankpad’ère)
Cet article a été déposé par Papy.
This entry was posted on Jeudi, décembre 22nd, 2011 at 03:03 and is filed under Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.