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	<title>La Gazette MPE</title>
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		<title>Au Havre tout le monde vous entend crier</title>
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		<pubDate>Tue, 27 Mar 2012 07:23:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Brrrr… Malgré la chaleur estivale je n’arrive pas à me dépêtrer de ce frisson qui me parcoure l’échine. Mon sang est comme glacé. Si vous craignez les grosses chaleurs allez donc vous réfugiez dans une salle obscure pendant 1h45 avec <em>38 témoins</em> pour vous tenir froid. Résultat garanti. Le dernier film de Lucas Belvaux est l’adaptation libre d’un roman de Didier Decoinmais (<em>Est-ce ainsi que les femmes meurent ?</em> issu d’un fait divers à New-York qui a abouti à la création du 911) mais n’ayant pas lu l’ouvrage en question il ne sera pas fait état, ici, de la comparaison entre le livre et le film. Prenons plutôt l’œuvre de Belvaux telle qu’elle vient : rampant lentement vers nous, trouble et grimaçante, puis se dressant calmement pour nous pétrifier d’horreur.</p>
<p><em>38 témoins </em>c’est le récit d’un meurtre, sauvage, celui d’une jeune femme dans une rue du Havre. Non pas un terrain vague, une rue habitée, en plein centre ville. Mais lorsque la police vient interroger les habitants aucun ne parle, tous dormaient à poing fermés la nuit du crime, y compris Pierre Morvand (Yvan Attal). Mais Pierre décide de dire la vérité, de briser la loi du silence tacite qui s’est instaurée dans le quartier, quitte à se mettre à dos sa communauté. Si les « témoins » ne parlent pas ce n’est pas par peur de représailles de la part du tueur (l’identité de ce dernier importe peu, on ne verra pas l’aboutissement de l’enquête) mais par honte. Honte d’être tombés si bas. Certains arrivent à faire avec. Pas Pierre. Il ne croit pas au pardon mais à la justice. Incapable de vivre avec un tel poids il se rend à la police, vêtu de son uniforme de la marine marchande. Il parle. Pour pouvoir reprendre corps avec la réalité.</p>
<p>Après <em>Rapt</em>, Belvaux fait montre, encore une fois de sa grande maîtrise formelle. <em>38 témoins</em> est froid et démonstratif, ce qui constitue son point fort tout autant que son point faible. Sa force car il ausculte et donne à voir, de façon méthodique et implacable, la lâcheté ordinaire, notamment grâce à une excellente mise en scène de la ville (le port, l’église, les voitures) et du quartier plus particulièrement (les rues, les façades, les appartements, les cages d’escalier).</p>
<p>De fait, le film interroge nos choix moraux : qu’aurions-nous fait dans la même situation ? Certes, ces 38 témoins qui ne témoignent pas sont des lâches mais, vous et moi, avons-nous le courage de dépasser la peur qui tétanise ? Quand on craint de demander à une personne de baisser la musique de son MP3 dans le métro, en public, peut-on s’interposer entre un tueur et sa victime dans une rue déserte en pleine nuit ? Pourquoi ne pas seulement appeler à la police ? Difficile question qu’illustre parfaitement le face-à-face entre la journaliste (Nicole Garcia) et le procureur Lacourt (Didier Sandre). Ce dernier, soucieux de préserver l’ordre public, souhaite éviter un procès inutile et tente de dissuader Sylvie Loriot de révéler l’affaire au grand jour : « Vous voulez comprendre, lui dit-il en substance, c’est pratique, cela évite de juger, de se mouiller. Et, de toute façon, que comprendrez-vous ? Que révèlerez-vous ? Que l’être humain est faible, lâche, indifférent, qu’il devient sourd et aveugle quand cela l’arrange. Belle découverte. Ce sera un triste spectacle et un procès pour rien. » Rien de nouveau, certes, mais il faut tenter de résoudre la difficile équation du vivre-ensemble, inlassablement.</p>
<p>Mais à trop vouloir être réaliste le film s’en trouve affaibli : les personnages passent au second plan, derrière la démonstration chirurgicale appuyée, et presque aucune empathie ne se dégage d’eux. A l’exception d’Yvan Attal qui interprète un monsieur-tout-le-monde tout en souffrance, hanté par le remord et son propre dégoût au point de n’avoir plus le sentiment d’exister (<em>« C’est moi qui n’existe plus »</em>), les autres protagonistes sont assez fades bien que non caricaturaux : Louise, la fiancée de Pierre (interprété par Sophie Quinton) joue franchement mal, son regard est inexpressif et un sourire idiot lui barre le visage presque en permanence ; le capitaine Léonard (François Feroleto) est sympathique comme une porte de prison même si l’on sent qu’il exècre cette bassesse collective ; la journaliste a un côté un peu agaçant malgré sa ténacité et sa propre reconstitution (biaisée) du crime ; le procureur vaut surtout pour son dialogue avec Loriot ; enfin les voisins et voisines (les fameux témoins) ne sont là que pour servir de prétexte à la thèse du film et si quelques exemples de leur mutisme sont abordées (le stress, la fatigue, le bébé à garder, etc.) on ne plonge jamais dans l’âme de l’un d’entre eux.</p>
<p>Le film n’est donc pas exempt de défauts sur la forme (trop de bavardages et de didactisme). En revanche – cela a été dit ça et là, avec raison – l’introduction et, surtout, la conclusion sont d’intenses moments de cinéma. En quelques plans fixes, le cadre, le contexte et l’intrigue sont mis en place. L’ambiance est lourde, les plans sont sobres, le ton est donné. Pierre va faire ses aveux, déchirants, à sa femme endormie…</p>
<p>Mais c’est dans le dénouement, lors de la reconstitution du meurtre, que l’horreur fait jour et que nos entrailles se nouent. Rarement au cinéma je n’avais ressenti une telle frayeur. Non pas celle des <em>teenage movies</em> horrifiques qui fait sursauter à coups d’effets sonores prévisibles mais celle de la détresse absolue, perdue dans la nuit, sans aucun secours. On voudrait se boucher les oreilles, on ne peut pas. Ecoutez : le silence du quartier est assourdissant. Le silence sur lequel rebondit ce cri effroyable.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur <a href="http://www.mapausecafe.net/">mapausecafe.net</a>)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>The perfect storm</title>
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		<pubDate>Fri, 10 Feb 2012 16:31:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#160;&#187; Mère, nous arrivons d&#8217;un pays sans amour / D&#8217;un pays où Dieu est absent. / Déluge en tête et crépuscule dans le sang. La terre obscure est une planète aveugle / Malheur à elle qui s&#8217;étend si noire / sous les pieds et sous les maisons. Elle ouvrira ses yeux ses lèves aux clameurs [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>&nbsp;&raquo; Mère, nous arrivons d&#8217;un pays sans amour / D&#8217;un pays où Dieu est absent. / Déluge en tête et crépuscule dans le sang.<br />
La terre obscure est une planète aveugle / Malheur à elle qui s&#8217;étend si noire / sous les pieds et sous les maisons.<br />
Elle ouvrira ses yeux ses lèves aux clameurs / Malheur à moi depuis la Genèse jusqu&#8217;à ce jour / Et le ciel est mauvais / Si lourd de nuées si mauvais / à la lèvre d&#8217;un arbre il n&#8217;offre point le lait / de sa poitrine nuageuse.&nbsp;&raquo;</em></p>
<p>Uri-Zvi Grinberg, <em>Le Monde sur la pente</em></p>
<p>Non, la récolte n’est pas si mauvaise en ce moment. En faisant son jardin dans les salles obscures on peut tomber sur un trésor enfouit entre deux navets. Ainsi, nous aurions pu parler de <em>J. Edgar</em>, de Clint Eastwood, qui, après le fadasse <em>Invictus</em>, nous offre un nouveau chef d’œuvre, baigné de lumière froide, retraçant la majeure partie de l’histoire politique des Etats-Unis à travers la figure hideuse, mais néanmoins touchante, du patron du FBI (de par son incroyable prestation Di Caprio fait incontestablement parti des plus grands, oh oui !). Mais c’est <em>Take Shelter</em> qui est au menu et le ragout est plus qu’alléchant.<br />
Le pitch de départ est simple comme bonjour : Curtis LaForche (épatant Michael Shannon, déjà parano extrême dans l’excellent <em>Bug </em>de William Friedkin) est un ouvrier de l’Ohio, fraichement marié, qui vit paisiblement avec sa femme Samantha (Jessica Chastain, la grâce incarnée dans <em>The Tree of Life</em>) et leur fille Hannah (Tova Stewart), sourde et muette. Mais cette tranquillité va être rompue par les violents cauchemars de Curtis qui finissent par l’obséder jour et nuit, au point de renforcer son abri anti-tempêtes.</p>
<p>Le deuxième long-métrage de Jeff Nichols (le premier fut <em>Shotgun Stories</em>) aurait pu n’être qu’un énième récit lancinant sur les difficultés de la « vraie vie » au fin fond des Etats-Unis, avec acharnements, crises et rédemption en bout de course. Il n’en est rien. Sous son aspect basique et convenu <em>Take Shelter</em> lorgne plus du côté du thriller paranoïaque que du téléfilm familial. Dès l’introduction Curtis lève les yeux au ciel pour contempler ces nuages démoniaques en approche avant d’être recouvert par une pluie épaisse et poisseuse. Rêve ou réalité ? La question demeure et reste en suspens durant deux heures, comme un démon niché dans les cieux attendant le moment de fondre sur sa proie, à l’image de ces inquiétants oiseaux parfaitement synchronisés et agressifs qui troublent Curtis. Avant de se réveiller en sueur, on ignore que Curtis rêve tant les situations paraissent réelles : son chien l’attaque violemment, des individus tentent de pénétrer sa maison ou enlèvent sa fille après un accident de voiture. Rien de surréaliste, simplement le déchaînant de la violence au seuil du danger ultime. Et les sensations demeurent : Curtis éprouve dans sa chair les horreurs qu’il matérialise dans ses songes, ce qui provoque l’incompréhension et l’effarement de ses proches. La peur qu’il éprouve ira crescendo et s’introduira dans le cercle familial de sorte que rien ni personne n’est à l’abri du désastre futur.</p>
<p>Au-delà des lectures politiques que l’on peut lire ça et là (le danger de l’extérieur, la peur de l’Autre, la crise financière qui ruine des familles, les dérèglements écologiques), <em>Take Shelter</em> relève davantage du film métaphysique. En plongeant dans les méandres dérangés de l’esprit de Curtis nous en venons à douter de notre propre perception: ces cauchemars, qui ont l’air si réels, n’affectent-ils pas plus la réalité que la réalité elle-même ? De même, Curtis est le seul à percevoir d’épouvantables visions durant la journée ce qui l’exclu de la communauté, passant pour le doux dingue du village, alors que pour lui, comme pour nous, elles existent bel et bien. De sorte qu’on se demande si ce n’est pas le monde qui ne tourne plus rond autour de Curtis. Si le monde avait perdu la tête que deviendrait le seul homme lucide sur Terre ? Tout être a déjà ressenti, au moins une fois dans sa vie, la peur de perdre pied, de se sentir dépassé par une force extérieure que rien ne peut stopper. Joie de l’inconfortable pesanteur du monde (à ce propos, voir le lumineux <a href="http://fenetressurcour.blogspot.com/2012/01/take-shelter-de-jeff-nichols-vertiges.html">article de Timothée Gérardin</a>).</p>
<p>Force est de constater que depuis <em><a href="http://www.mapausecafe.net/archive/2011/08/22/spleen-cosmique.html">Melancholia</a></em>il n’aura pas fallu attendre très longtemps pour savourer une aussi belle fin du monde. Des nuages ténébreux obscurcissant le ciel aux éclairs déchaînant leur fureur dans le ciel en passant par les agressions soudaines et les pluies acides, les images d’apocalypse scotchent la rétine et donnent la chair de poule. Nicols à cependant l’intelligence de ne pas montrer le rêve le plus violent de Curtis, celui où celui-ci se réveille en sang, ce qui n’est pas plus rassurant : le cinéaste jouant sur la suggestion et l’attente pour distiller un malaise palpable chez le spectateur.</p>
<p>Plusieurs traits distinguent <em>Melancholia</em> de <em>Take Shelter </em>: le film de Lars Von Trier baigne dans une ambiance romantique, portée par le classicisme allemand, et les protagonistes savent que leur fin prochaine est inéluctable. Le film de Jeff Nicols, quant à lui, ne flirte pas une seconde avec le spleen désabusé mais s’ancre dans la dure réalité de la <em>working-class</em> du Midwest et laisse planer l’ambiguïté tout au long du récit de sorte qu’on ne sait jamais si Curtis est fou à lier comme sa mère, atteinte de schizophrénie paranoïaque, ou s’il est une sorte de prophète incompris qui devine avant tout le monde le cataclysme à venir et qui cherche refuge au sein de sa famille. Le dernier plan (sublime et terrifiant) semble apporter une réponse à cette interrogation mais n’exclue pas pour autant d’autres pistes (enfermement collectif dans le même délire, nouveau rêve de Curtis), un peu à la manière d’<em><a href="http://www.mapausecafe.net/archive/2010/07/21/inception-nouveau-chef-d-oeuvre-de-christopher-nolan.html">Inception</a></em> qui laisse le spectateur se démêler avec son imagination.</p>
<p>La folie et la terreur réhabilitées comme antidote à la modernité anxiolytique : une œuvre salutaire.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà paru sur mapausecafe.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Bonnet d’âne</title>
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		<pubDate>Fri, 10 Feb 2012 16:21:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Une assez courte note cinématographique. Cela suffira pour dire le ratage complet qu’est The Detachment, le dernier film de Tony Kaye (réalisateur du film culte American History X), qui raconte le quotidien d’un prof remplaçant, Henry Barthes (Adrian Brody), dans un lycée difficile de la banlieue new-yorkaise. Après Andrew Nicol et son insupportable Time Out, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Une assez courte note cinématographique. Cela suffira pour dire le ratage complet qu’est <em>The Detachment</em>, le dernier film de Tony Kaye (réalisateur du film culte <em>American History X</em>), qui raconte le quotidien d’un prof remplaçant, Henry Barthes (Adrian Brody), dans un lycée difficile de la banlieue new-yorkaise. Après Andrew Nicol et son insupportable <em>Time Out</em>, voici un autre réalisateur qui déçoit (surtout de la part de Nicol). Et pas qu’un peu. Les raisons de la colère ? Le film est outrancièrement pesant, larmoyant et didactique. Il enfile les clichés aussi facilement, et avec une telle assurance, qu’une fillette à l’atelier « collier de perles » du centre aéré de Montlucon : le prof idéaliste qui va sauver une classe du désastre (sans que sa méthode miracle soit montrée une seule minute : un prodige), qui va récupérer chez lui une gamine qui fait le trottoir (sans explorer pour autant les ambiguïtés qu’une telle relation peut entraîner à la façon de Nabokov) et qui va sympathiser avec la grosse exclue du bahut qui soigne sa mélancolie en s’adonnant à la photographie <em>lifestyle</em>. Au-delà du fond assez démagogique entretenu par des raccords douteux (un enseignant hurle sa rage contre cette masse d’abrutis acnéiques qui n’ont ni motivation ni curiosité et devient, par la magie du montage, un avatar d’Hitler vociférant sa haine à Nuremberg : quelle subtilité) le film procède d’un style documentaire énervant assortit de trois tares de mises en scène : les gros plans sont récurrents et n’apportent aucune tension à l’intrigue (n’est pas Sergio Leone qui veut) pas plus qu’une empathie vis-à-vis des personnages ; des flashbacks filmés avec un filtre sépia parsèment le récit afin de nous révéler le passé torturé de cet enseignant triste mais ne réussissent qu’à alourdir l’histoire et, de fait, on se fout pas mal de sa tragédie familiale ; enfin les soliloques face à la caméra censés apporter une gageure de vérité se révèlent aussi creux que le cerveau de Nadine Morano.</p>
<p>Pour le coup le titre dit vrai : on est totalement détaché de cet objet filmique. Que viennent faire des acteurs talentueux comme James Caan ou Isiah Whitlock Jr (l’inoubliable sénateur Clay dans <em>The Wire</em>) dans cette galère ? A noter que le film a reçu le Prix de la Révélation Cartier, le Prix de la Critique Internationale au Festival de Deauville et le Prix du public au Festival 2 Valenciennes. Rien de plus normal : c’est un film d’auteur pseudo intello qui plonge au cœur de la réalité de la violence scolaire et dénonce le système qui bla bla bla…</p>
<p>Le film se pare de prétentions intellectuelles qu’il n’atteint même pas du bout du pied. Ainsi, il flatte le cinéphile cultivé en lui balançant des références littéraires de qualité (oh Albert Camus en introduction – miam ! – puis George Orwell – merveilleux ! – et enfin Edgar Allan Poe – je jouis !) mais sans réellement les exploiter et, pire, en les galvaudant allégrement. Je ne vais pas revenir sur l’instrumentalisation à outrance de <em>1984 </em>de nos jours (même si les références à la novlangue, à la doublepensée, au télécran ou à Big Brother sont parfois justifiées. Et encore… avec parcimonie) mais Kaye gâche la seule bonne idée de son film lorsqu’il ne fait que survoler la métaphore contenue dans le poème de Poe à la fin de son film. Comme un élève trop sûr de lui qui esquisserait un pan de sa réflexion dans la conclusion d’une dissertation. Note : zéro pointé !</p>
<p>Regardez plutôt <em>La journée de la jupe</em> de Jean-Paul Lilienfeld.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafe.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Sexe intentions</title>
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		<pubDate>Fri, 10 Feb 2012 16:18:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>

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		<description><![CDATA[Deux films, un acteur et un même sujet traité selon deux angles radicalement différents. Le sexe donc est au cœur de Shame de Steve McQueen et de A dangerous method de David Cronenberg, deux films non dénués d’intérêts mais en deçà des attentes qu’ils suscitaient. Hasard du calendrier, ils sortirent à quelques semaines d’intervalles et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Deux films, un acteur et un même sujet traité selon deux angles radicalement différents. Le sexe donc est au cœur de <em>Shame </em>de Steve McQueen et de <em>A dangerous method</em> de David Cronenberg, deux films non dénués d’intérêts mais en deçà des attentes qu’ils suscitaient. Hasard du calendrier, ils sortirent à quelques semaines d’intervalles et si le premier se déroule à New-York de nos jours et le second à Zurich en 1904, ils eurent comme point commun, outre le sujet central, de présenter le même acteur dans le rôle principal : l’hypnotique Michael Fassbender. Exploration du thème de la sexualité, à travers le portrait croisé de docteur Michael et de mister Fassbender, par deux réalisateurs de talents (même si l’un monte quand l’autre descend).</p>
<p>Commençons par le dernier film de Cronenberg. Adapté d’une pièce du Britannique Christopher Hampton <em>A dangerous method</em> retrace la rencontre en trois temps entre Carl Jung (Fassbender), une patiente souffrant d’hystérie, Sabina Spielrein (Keira Knightley), qui deviendra son assistante puis sa maitresse, et Sigmund Freud (Viggo Mortensen) qui passera du statut de mentor à celui de père à tuer. Autant le dire d’entrée de jeu : Cronenberg ne signe pas son meilleur film, loin s’en faut ! Habitué à des œuvres torturées et viscérales quelle surprise que de visionner un film lisse et policé à mille lieux de l’organique <em>eXistenZ</em>, du terrifiant <em>La Mouche</em> et surtout du sulfureux <em>Crash</em>. A croire que le réalisateur canadien s’est dangereusement assagi ces dernières années (même si <em>A History of violence</em> et <em>Les promesses de l’ombre</em> sont d’excellents films) tant ce film sérieux et calculé ne lui ressemble pas.</p>
<p>Concrètement le film parle de sexe – et il en parle bien – via l’approche psychanalytique mais l’incarnation qu’il en propose est plate comme une limande. Certes, les dialogues que se livrent le trio de personnages sont rondement menés, bien argumentés, voire stimulants pour l’intellect. Cronenberg ne prend pas le spectateur pour un imbécile et n’hésite pas à entrer dans les détails des théories psychanalytiques du début du siècle : la psychanalyse a-t-elle pour but d’élever l’homme ou de le ramener à la normalité ? Faut-il poser la sexualité comme postulat interprétatif ? Mais les palabres, aussi brillant soient-ils, ne confèrent pas l’épaisseur nécessaire à un tel sujet et surtout de la part d’un réalisateur qui prend d’habitude un malin plaisir à choquer nos représentations des individus et de la société généralement admises en transposant ses visions cauchemardesques à l’écran. La tension érotique est minime par rapport à la dissertation didactique et théorique et s’incarne, non pas chez Keira Knightley qui en fait trop dans les gesticulations, mais chez Fassbender qui tire son épingle du jeu en Jung ardemment tourmenté sous la froideur de son apparence protestante et corsetée, ainsi que chez Vincent Cassel en Otto Gross cocaïnomane libertaire faisant l’éloge de la polygamie et décoinçant le jeune psychanalyste.</p>
<p>Un fossé sépare la réflexion sur le désir et la violence technicienne de ces premiers films et la vision « bourgeoise » du désir de <em>A dangerous method</em>, car David Cronenberg est un des meilleurs explorateurs des « racines existentielles de la violence technique ». Avec <em>Crash </em>il nous plonge dans un univers fictif réduit à sa seule dimension technique. La société est absente, la nature est absente, la ville habitée est absente. Seul demeure des individus isolés errant sur des routes, avec pour unique perspective le sexe et la machine, en l’occurrence la voiture. Dans un monde sans vie, l’émotion est inexistante. Ne satisfaisant plus leurs désirs par le sexe, ils se tournent vers la violence automobile, ultime recours pour aller au-delà de leurs limites corporelles dans un dépassement existentiel définitif. Grâce à la « belle catastrophe » ils sont à la fois délivrés de leur prison charnelle, et accèdent à l’éternité par l’existence immatérielle de la diffusion ultra médiatique de l’accident. Dans <em>La Mouche</em> Cronenberg met en scène un chercheur ayant découvert la téléportation en mettant « la chair en équations ». Mais suite à une erreur, son génome fusionne avec celui d’une mouche et peu à peu se métamorphose. Dans son exaltation de dépasser ses limites humaines, il en perd toute humanité, physique comme morale, et finit par user de la force pour poursuive son rêve technoscientifique. Le désir d’une liberté désincarnée serait un « instinct secret » poussant les être humains à la violence technicienne. Dans <em>eXistenz </em>il nous fait entrer de plein pieds dans le monde de la réalité virtuelle totale. Coupés de la réalité, les participants à ce « grand jeu » ne ressentent aucune angoisse, aucune contrainte physique, aucune identité fixe, aucune attache géographique, aucune soumission temporelle, aucune barrière à la liberté absolue en somme. Mais cela entraîne également la suppression du souci de l’autre, réduit à une apparence caricaturale pouvant être éliminée à tout instant, la suppression des scrupules, car les actes n’ont pas de conséquences définitives dans un univers perpétuellement recomposé, la suppression de l’autonomie et de la raison, le joueur devenant dépendant de sa logique ludique, et donc le règne des pulsions les plus barbares comme la rivalité et la violence. La fascination de la violence émanant des techniques automobiles et de celles de l’imagerie explique la jouissance d’abolir la réalité, le temps, et la responsabilité de nos actes. Ce désir secret à la liberté totale (dévoilé par les arts en général et la SF en particulier) peut donc s’engouffrer dans ce que Jean Brun appelait <em>« la puissance onturgique de la technique, créatrice de nouvelles modalités d’être »</em>. Au risque de s’abîmer dans des violences autodestructrices sans retours.</p>
<p><em>Shame </em>de Steve McQueen est autrement plus intéressant bien qu’imparfait. Après le chef d’œuvre que fut <em>Hunger</em>, le réalisateur britannique quitte l’Irlande du nord et traverse l’atlantique pour relater l’addiction sexuelle de Brandon, un trentenaire célibataire englouti par cette citadelle de verre et de métal qu’est New-York. Si l’on regrette le manque de sensibilité et l’excès de cérébral dans le film de Cronenberg, l’insensibilité et la froideur des relations est ici le centre même de la réflexion (tout en peinant à faire de Big Apple un véritable personnage à part entière comme Los Angeles dans <em>Collateral</em>). Certes, le film est moins provocant et subversif que pourrait le laisser penser la bande-annonce mais le but du réalisateur n’était sans doute pas tant celui de choquer que de donner à voire la déshumanisation et la perdition d’un homme au cœur d’une mégalopole moderne. Le sexe malgré la honte et le péché.</p>
<p>Brandon est loup cherchant sans cesse une nouvelle proie dans la jungle new-yorkaise (voir la scène tendu où Brandon croise, de son regard de feu, celui amusé puis apeuré d’une jeune fille dans le métro) ou recourant à des prostitués lorsque la chasse s’avère sans succès ou laborieuse. En dehors de son travail et sa passion pour la musique, son temps libre se passe exclusivement entre les cuisses des femmes qu’il séduit, que ce soit dans les bars, au bureau, dans le métro, dans la rue, sur Internet ou via des magazines, comme un besoin consumériste jamais inassouvi et représentatif du désir de jouissance contemporain. Mais lorsque la sœur de Brandon débarque en ville et s’installe dans son appartement, la mécanique bien huilée du sex-addict se grippe petit à petit au point de rendre sa vie insupportable. Cette sœur qui couche avec son patron, dragueur invétéré et lourdingue, dans son propre lit dévore son espace vitale et perturbe ses pulsions. Cette sœur qui commettra un acte effroyable alors que son frère sera entraîné dans l’atmosphère moite d’une back-room homosexuelle. La tendance à s’autodétruire semble le seul lien qui soude encore ce frère et cette sœur atteint tous deux de misère affective.</p>
<p>Sans atteindre la puissance et la rage de <em>Hunger</em>, Fassbender permet à McQueen de nous donner à voir la détresse d’un homme pris au piège d’une ville-machine clinique qui n’est que le reflet de sa propre prison mentale. Par-là même <em>Shame </em>correspond davantage à la réflexion du « premier » Cronenberg considérant les machines comme objet de désir, quitte à y succomber : nous aimons aussi des machines parce qu’elles sont mortelles et déshumanisantes. New-York n’est plus cette ville qui ne dort jamais, enflammée par la fureur des clubs de jazz de Harlem et la chaleur des night-clubs de Manhattan mais une ville friquée et froide qui a perdu son âme. Quand Sissy chante <em>New-York New-York</em> ce n’est pas sur le ton enjoué et jazzy de Liza Minnelli dans le film de Scorsese mais sur celui mélancolique d’une petite fille triste et fragile regrettant la beauté d’antan et les caresses qui ne troublent pas.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafe.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Traversées viennoises</title>
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		<pubDate>Thu, 22 Dec 2011 02:13:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Vingt-cinq ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que le chef d’œuvre de l’Autrichien Axel Corti (1933-1993) sorte sur les écrans français. On sait prendre son temps dans l’hexagone&#8230; Réalisé dans les années 1980, ce triptyque bouleversant tire sa force dans sa mise en scène nuancée et sa narration savamment découpée entre les personnages, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Vingt-cinq ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que le chef d’œuvre de l’Autrichien Axel Corti (1933-1993) sorte sur les écrans français. On sait prendre son temps dans l’hexagone&#8230;</p>
<p>Réalisé dans les années 1980, ce triptyque bouleversant tire sa force dans sa mise en scène nuancée et sa narration savamment découpée entre les personnages, permettant de reconstituer l’âme torturé d’une époque dont le passé a toujours du mal à passer. Le noir et blanc, ainsi que l’insertion d’images d’archives, nous donne la sensation de revivre la vie de ces réfugiés comme s’ils étaient nos grands-parents, comme s’ils avaient réellement appartenu à l’Histoire. Et l’on voit différentes langues qui s’entrechoquent, différentes villes qui se transforment à travers les yeux ahuris de cette communauté de protagonistes qui, autant que leur vie, tentent de sauver leur civilisation et leur culture là où leurs pas les mènent. Là où l’absurdité de la guerre les jettent.</p>
<p>La trilogie <em>Welcome in Vienna</em> (<em>Wohin und Zurück</em>) c’est le récit de la catastrophe européenne, du nazisme autrichien, de l’humiliation et de la mort, du déracinement forcé, du racisme décomplexé, de l’internement, de l’exil en Amérique, de la misère tant sociale qu’intellectuelle, du retour sur les terres ensanglantées de la vieille Europe, de l’amour malgré le chaos, du désenchantement brutal, de l’émigration au XXème siècle, du souvenir de la mémoire juive, du nouveau froid mondial. De Vienne en 1938 à Vienne en 1945 la boucle est bouclée mais le monde a basculé, irrémédiablement.</p>
<p>La première partie, intitulée <em>Dieu ne croit plus en nous</em> (d’après un vers de l’écrivain juif Franz Werfel), débute à Vienne, en 1938, où, après la Nuit de Cristal et le meurtre de son père, Ferry Tobler (Johannes Silberschneider), un adolescent juif décide de fuir l’Autriche en emportant avec lui ce qu’il peut sauver de littérature. Il quitte une Vienne bercée par la tradition épique et romantique en espérant la retrouver à son retour. Son périple le conduit à Prague où il rencontre « Gandhi » (Armin Mueller-Stahl), un soldat allemand évadé du camp de Dachau, et d’Alena (Barbara Petritsch), une Tchèque chargée d’assister les réfugiés. Parvenus à Paris ils essayent de survivre grâce au marché noir et aux permis de séjours très courts que la bureaucratie française daigne leur accorder moyennant finances et patience extrême. Sans compter le racisme quotidien des bons Français, vraiment écœurant. Les cieux sont vraiment dépourvus de divin.</p>
<p>Ils sont finalement arrêtés, sous les insultes des voisins, et déportés au camp de rétention de Saint-Just-en-Chaussée où, parqués comme des bêtes, certains deviennent fou-à-lier. Profitant de l’invasion allemande et de la lâcheté des matons ils fuient péniblement en direction de Marseille où ils essayent d’embarquer, tant bien que mal, sur un navire en partance pour les Etats-Unis. Peu parviendront à ce but tant la traque des autorités françaises est incessante. Tout au long de cet épuisant exode, l’innocence de Ferry Tobler figure cette croyance déchue envers la réalité et souligne la férocité du joug hitlérien.</p>
<p>La deuxième partie, <em>Santa Fe</em>, comme son nom ne l’indique pas, se déroule à New-York lors de l’arrivé des réfugiés germanophones en « terre promise », en 1940. A bord du Tonka, nous retrouvons Ferry, le seul du trio précédent ayant pu embarquer, qui meurt accidentellement à son arrivée en tentant de sauver une toute jeune rescapée muette de Ravensbrück de la noyade. C’est désormais la vie d’Alfred Wolff (Gabriel Barylli) qui est au centre d’une histoire plus vive et plus bavarde. Les réfugiés sont épuisés par le voyage et les autorités américaines ne leurs facilitent pas la tâche quant à leur insertion dans la société : un chirurgien de renom ne trouve aucun travail faute de parler anglais, un restaurateur réputé devient garçon de café, un écrivain de talent vend désormais des conserves avec l’aide de sa fille, un photographe doué est réduit à faire des photos d’identités, un acteur se contente d’imiter des animaux à la radio, etc.</p>
<p>La misère imprègne la vie de chacun et les Américains regardent ces <em>« gens qui ne parlent pas leur langue » </em>d’un œil méfiant. Freddy voudrait tant refaire sa vie dans le mythique Far West mais reste bloqué à New-York où les habitants sont <em>« menteurs jusqu’à la moelle »</em>. Cela lui permet néanmoins de se lier d’amitié avec ses compatriotes aussi déboussolés que lui, de trouver un job dans l’épicerie du vieil écrivain qui n’arrive plus à écrire (il s’effondre lors de la mort de Stefan Zweig le 22 février 1942) et même à tomber amoureux de sa fille qui ne sait plus aimer. Pourtant, atteint par le mal du pays et nostalgique de sa patrie, Freddy n’hésite pas à s’engager dans l’armée lorsque les Etats-Unis entrent en guerre.</p>
<p>Dans la troisième et dernière partie, <em>Welcome in Vienna</em>, nous retrouvons Freddy aux côtés de son ami juif et communiste George Adler (Nicolas Brieger), débusquant les derniers nazis dans une Autriche ravagée mais libérée, en 1944. Retournant à Vienne, Freddy découvre une ville en ruine gouvernée par le marché noir, et l’appartement de ses parents pillés par ses voisins. Il trouve du réconfort dans l’amour qu’il porte à Claudia, la fille d’un général nazi à qui les Américains font les yeux doux. Cette politique de réhabilitation ulcère Adler qui cherche à joindre ses forces au socialisme russe. Mais les désillusions vont s’abattre comme un nuage de cendres. Freddy comprend qu’il n’est plus le bienvenu dans sa ville natale : les habitants n’étant intéressés que par les rations alimentaires que procure son uniforme militaire. Comment reconstruire une Europe faite d’ <em>« immigrés de profession »</em> ? Adler, quant à lui, commence à percevoir les avantages à prendre part au nouveau système, notamment dans l’administration culturelle de la ville. Dieu semble toujours absent du ciel et pourtant il faut bâtir une nouvelle société.</p>
<p>La métaphore théâtrale est intense. Les apparences de la comédie ne sont pas trompeuses mais tragiquement réelles. Les uniformes de SS servent de costumes pour le théâtre ; le metteur en scène, tout comme le jazzman, sont d’anciens nazis ; les Américains recrutent les militaires et les scientifiques nazis pour lutter contre l’URSS. Tout cela n’est qu’une farce ! Comme toute bonne pièce la trahison est de mise : symbolisé par l’opportunisme d’Adler qui renonce à ses idées révolutionnaires au profit d’un poste dans l’administration, elle représente la nouvelle fraternité entre les peuples contribuant à une hypocrisie générale au sein de la société autrichienne qui se pose en victime du nazisme tout en refusant de faire son autocritique. Adler va aussi trahir son ami quant à l’amour qu’il porte à Claudia : La déliquescence du spectacle rejoint la déception de l’idéal communiste. Les amitiés et les luttes d’antan s’effondrent, les amours et les espoirs présents se délitent, le futur apparaît alors comme une plainte silencieuse dans la nuit noire bercée par les flocons de neige.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur www.mapausecafe.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Masturbation technophile</title>
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		<pubDate>Thu, 22 Dec 2011 02:03:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>« Le pire est avenir »</em> Maïa Mazaurette</p>
<p>Hugo est un jeune homme bien dans sa peau. En deuxième année d’école de commerce, jean délavé, polo rayé et baskets aux pieds, il croque la vie à pleine dents ! Assez beau gosse, vaguement brun, et jouant de la guitare il n’a jamais vraiment eu de problèmes avec les filles et n’hésite pas à combler ses amis célibataires de stratégies de dragues et autres conseils avisés sur les bienfaits de la vie de couple. Regarder <em>Lost</em> toute la nuit, jouer à PES et télécharger le dernier album d’Arctic Monkeys lui donne des airs de geek. Il adore mater les sketchs de Gad Elmaleh sur son mac 17 pouces avec sa copine Angélique qui l’appelle tendrement « mon homme ». Ils ont un chat qui se prénomme cannabis parce que <em>« c’est cool et décalé tu vois »</em>. Il aime bien <em>Le petit journal</em> de Canal plus, les chansons engagés et les humoristes rebelles. Plutôt de gauche même s’il ne s’intéresse pas trop à la politique (la seule chose dont il soit sûr c’est que <em>« les fachos sont vraiment intolérants, abusé quoi ! »</em>), vaguement écolo (il trie ses déchets), athée (<em>« la religion c’est de l’obscurantisme, mais grave ! »</em>), capable de donner son avis sur tout et rien en enchaînant les lapalissades, il est vraiment sympa. Le genre de pote boute-en-train qu’on aime avoir en soirée. Hugo est un mec franc qui déteste l’hypocrisie, un mec qui dit ce qu’il pense. Le genre de gars pas-comme-tout-le-monde mais qui ne sort jamais du lot, d’une banalité affligeante, et qui, pour discuter de cinéma, aime étaler ses 300 Go de films sur son disque dur, renouant par-là même au célèbre concours de ki-ka-la-plus-grosse ? Hugo est une belle âme altruiste, un bon petit soldat de l’empire du bien.</p>
<p>Voila. En résumé Hugo est un sale con. Une sorte de métastase représentative du genre humain contemporain. La tare générique et sans saveur de notre monde moderne. Le pire c’est que vous en croisez partout et tout le temps ce genre de coloquinte à la graisse de hérisson, dans votre famille, chez vos amis, vos collègues. Vous donnant ainsi l’impression d’être le seul être doué d’une conscience au milieu d’un amas de crétins congénitaux. Bref, Hugo c’est vous, c’est moi… enfin, surtout vous.</p>
<p>Là où ce jus de poubelle d’Hugo excelle – et qui constitue, somme toute, l’objet de ce longuet et ô combien digressif article – c’est dans la joie compulsive de lire des livres numériques. Oui parce qu’Hugo est un gars cultivé qui a dévoré tous les Bernard Werber, adore <em>L’Alchimiste</em> de Paulo Coelho, la plupart des Agatha Christie et a offert <em>Indignez-vous !</em> de Stéphane Hessel à ses parents à Noël (<em>« parce que c’est un livre qui dénonce tu vois »</em>). Bref, notre amoureux de la littérature a récemment fait l’acquisition d’un livre électronique, ou plutôt d’un e-book (ça fait plus branché), et il en est fier l’animal ! <em>« Attends, c’est super pratique, tu peux mettre tous les bouquins que tu veux là-dedans, tu gagne trop de la place, pas besoin de se déplacer pour acheter les bouquins je télécharge direct, trop rapide !, et puis ça sauvegarde la planète en évitant de tuer des arbres, c’est l’avenir tu vois ! »</em>. Sans le savoir, ce sombre oryctérope d’Hugo se réclame d’une récente et noble manifestation germanique.</p>
<p>En effet, les nazis –  ces europhiles incompris, précurseurs d’un fédéralisme européen <em>un peu</em> rentre-dedans – brûlaient les livres dans de joyeuses et hystériques kermesses païennes, nous nous les numérisons. Un acte de foi plus subtil mais non moins efficace car plus diffus, plus lent, plus consensuel et, a contrario, moins voyant et exubérant qu’un barbecue géant devant l’opéra de Berlin où Montaigne, Freud, Mann, Zweig remplaçaient la <em>Wurst</em> de Nuremberg. Ainsi, les nationaux-socialistes ne nous ont pas seulement légués la ola, <em>« ce double salut nazi socialement acceptable »</em> selon ce facétieux cartésien désabusé de Gaspard Proust, non, ils ont également remis au goût du jour la belle tradition de l’autodafé héritée de Savonarole (les Libyens ont récemment fait un feu de joie du <em>Livre Vert</em> de Kadhafi).</p>
<p>Faut-il être le dernier des ectoplasmes à roulettes pour ne pas comprendre que lire Kafka ou Joyce sur Kindle ou autre instrument de la servitude est purement et simplement impossible. Comment rester concentré en lisant <em>Le Château</em> ou <em>Ulysse </em>sans avoir la plus petite, la plus minuscule, la plus infinitésimale tentation de parcourir ses mails, son mur Facebook, son compte Twitter, son blog bd préféré, son site d’info favori ? Hein, je vous le demande, et plutôt deux fois qu’une : comment peut-on être assez bête pour croire que la lecture ne réclame pas patience, silence, solitude et concentration ? Soit l’exact opposé des gadgets technologiques que cette maquerelle de pub ne cesse de nous vendre à longueur de spots décérébrés et &laquo;&nbsp;drôles&nbsp;&raquo;. Comme le dit justement Frédéric Beigbeder (qu’on a connu moins inspiré) dans <em>Premier bilan après l’apocalypse</em> : <em>« Quand on crée ainsi une même machine qui contient YouTube, Facebook, TF1 et Dostoïevski, eh bien ayons l&#8217;honnêteté de le dire : Dostoïevski est mal barré. »</em></p>
<p>Songeons par ailleurs que la conversion au numérique, outre le fait de tuer la lecture sensible (adieu la chaleur des feuilles, le parfum de l’encre et le toucher délicat de la couverture et bonjour la froideur du plastique et l’agressivité du rétro-éclairage), modifie radicalement notre rapport au temps long et instaure une désinvolture vis-à-vis de la mémoire de sorte qu’il ne reste plus aucune trace génétique interprétable du travail des écrivains, des philosophes, des historiens. Croyant qu’en pouvant tout stoker on pouvait tour conserver, nous détruisons les traces du travail préparatoire des œuvres littéraires achevées. La durée de vie d’un disque dur ou d’une clé USB étant de cinq ans en moyenne. C’est le cri d’alarme de Pierre-Marc de Biasi, directeur de l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes : <em>« Nous n’avons jamais été aussi près d’avoir les moyens techniques de tout conserver, et dans le même temps, nous perdons tout en raison de la logique même de mémoire du disque dur : le système de ses anciennes unités de mémoire est écrasé au fur et à mesure de son utilisation et donc de saturation.</em> […] <em>L’ère du parchemin avait été celui du palimpseste, l’âge du papier celui de la rature, voici venue l’ère du support sans repentir.</em> […] <em>Avec la destruction de la possibilité de la mémoire, nous rendons notre futur orphelin de nous ».</em> L’écrivain écossais Ewan Morrisson en a rajouté une couche en affirmant que dans le quart de siècle à venir, la fin du livre-papier, le triomphe du livre numérique, la baisse puis la suppression des avances sur droits et le soutien des éditeurs non plus à un auteur sur la longue durée d’une œuvre mais à des livres un par un entraineraient la mort certaine du métier d’écrivain. L’anglais Graham Swift considérant, de son côté, la digitalisation croissante des livres comme synonyme d’une paupérisation tragique de l’écrivain.</p>
<p>Que faire face à cette apocalypse rampante à l’heure où Borders, la deuxième librairie des Etats-Unis, meurt en silence faute de faire face à la concurrence d’Internet, de même que les suppléments littéraires des grands quotidiens américains (à l’exception du <em>New York Times Book Review</em>) ? Peut-être <em>Apprendre à prier à l’ère de la technique</em>, comme le préconise Gonçalo M. Tavares dans son livre éponyme, pour échapper à l’aliénation de la technique, qui dépouille l’homme de ses qualités et le transforme en cette figure abominable qu’est l’homo technicus, ce simili-martien à la graisse de cabestan qu’est Hugo. Il faut aussi se poser les bonnes questions : laissons le mot de la fin au regretté Jaime Semprun, extrait de <em>L’Abime se repeuple</em> : <em>« Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : “Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?“ il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : “A quels enfants allons-nous laisser le monde ?“ »</em></p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié dans la gazette n°18 de Mankpad&#8217;ère)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>À votre sévice</title>
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		<pubDate>Sat, 19 Nov 2011 12:11:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Vous ne serez sans doute pas étonné de savoir que dans le monde sécuritaire de l’après 11 septembre 2001, l’usage de la torture, notamment au nom de la « guerre contre le terrorisme » mais pas que, s’est propagé un peu partout sur la planète – peut-être pas plus qu’avant mais certainement pas moins – [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Vous ne serez sans doute pas étonné de savoir que dans le monde sécuritaire de l’après 11 septembre 2001, l’usage de la torture, notamment au nom de la « guerre contre le terrorisme » mais pas que, s’est propagé un peu partout sur la planète – peut-être pas plus qu’avant mais certainement pas moins – et très régulièrement relayé par les médias.</p>
<p>La « guerre contre le terrorisme » est effectivement un des arguments justifiant le recours à la torture mais ce serait mentir d’omettre le fait que dans toutes les régions du monde, sur les cinq continents, la torture ne cesse de se banaliser au mépris du droit international et dans une indifférence quasi générale. Et ce, non pas pour lutter contre le terrorisme mais bel et bien pour punir, faire taire et instaurer la terreur. Que ce soit dans des postes de police, des prisons, des centres de détention, etc. des agents de la force publique, des militaires, des miliciens, jouent sans vergogne avec la vie d’hommes, de femmes et d’enfants en leur pouvoir.</p>
<p>En Indonésie, Johan Teterissa fut battu à coup de crosses de fusil, fouetté avec des câbles électriques, forcé à ramper sur l’asphalte brûlant, jeté à la mer en sang… Il a été condamné à 15 ans d’emprisonnement pour avoir participé à une action de protestation pacifique.</p>
<p>En Russie, Rasoul Koudaev fut détenu sans charge à Guantànamo pendant deux ans, emprisonné et torturé à son retour dans son pays pour lui arracher des aveux. Passages à tabac, viols sur des tables métalliques pourvues de sangles pour les bras et les jambes, suffocations ou décharges électriques constituent certaines formes de tortures infligées aux détenus par la police russe pour obtenir des aveux.</p>
<p>En Algérie, Malik Medjnoun a été arrêté à l’âge de 25 ans, détenu au secret durant sept ans. Il a confirmé à son avocat avoir été continuellement torturé après son arrivée à la caserne d’Antar. Il a finalement dû être hospitalisé. Depuis plus de dix ans, Malik Medjnoun est maintenu en prison sans jugement.</p>
<p>En Mauritanie, plusieurs rescapés de la torture témoignent :<br />
<em>« Les tortionnaires fredonnaient un refrain pendant qu’ils me frappaient : ils  chantaient : “C’est la nuit des assassinats, c’est la nuit des fantômes…“. Pendant qu’un groupe chantait, un autre groupe me frappait. Ces séances de torture se passaient le soir jusqu’au petit matin. Elles ont duré dix-huit jours. »</em> Un islamiste présumé, arrêté en janvier 2008<br />
<em>« Ils ont utilisé ma sœur pour me faire avouer. Elle a été amenée au commissariat par les policiers. Ils lui ont montré la salle de torture, ensuite ils l’ont emmenée dans un autre bureau où ils lui ont demandé d’enlever son voile ; puis ils ont commencé à la battre. Alors j’ai avoué. » </em>Un homme arrêté en décembre 2004</p>
<p>Entretenir la moindre ambigüité quant à l’interdiction totale et absolue de la torture reviendrait à favoriser sa propagation. Répétons-le jusqu’à la nausée : aucune fin ne saurait justifier le recours à la torture, car elle est un crime au même titre que le meurtre ou les violences physiques graves. Faire de ce principe fondamental une question relative qui souffrirait des exceptions (comme le prônent les partisans d’un relativisme culturel injustifiable) aurait d’inquiétantes conséquences.</p>
<p>Toute entorse à l’état de droit est une atteinte directe au devoir qui incombe aux gouvernements de protéger l’ensemble de leurs citoyens. L’interdiction de la torture est une norme internationale impérative (article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Convention des Nations unies contre la torture, Pacte international relatif aux droits civils et politiques) qui s’impose aux Etats. Ils ne sauraient en aucun cas s’y soustraire, quels que soient les prétextes (fallacieux) ou les circonstances invoqués.</p>
<p>Pour rappel, 65 Etats (soit près d’un pays sur deux) pratiquent la torture ordinairement, selon Amnesty International : l’Afghanistan, l’Afrique du sud, l’Albanie, l’Algérie, l’Arabie Saoudite, l’Australie, l’Autriche, l’Autorité Palestinienne, l’Azerbaïdjan, le Bahreïn, la Belgique, la Bosnie-Herzégovine, le Brésil, la Bulgarie, le Burundi, la Chine, le Danemark, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis, l’Erythrée, l’Espagne, l’Ethiopie, les îles Fidji, les Etats-Unis, la Grèce, la Guinée Equatoriale, l’Iran, l’Irak, Israël, l’Italie, la Jordanie, le Kazakhstan, la Lettonie, le Liban, le Mali, la Mauritanie, la Macédoine, le Mexique, la Moldavie, le Monténégro, le Népal, le Niger, le Nigéria, la Nouvelle-Zélande, l’Ouganda, l’Ouzbékistan, le Pakistan, le Paraguay, le Portugal, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la République tchèque, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Russie, la Serbie, la Slovaquie, la Syrie, la Thaïlande, la Tunisie, la Turquie, l’Ukraine, le Yémen, le Zimbabwe.</p>
<p>Le mot de la fin revient à Jean Améry, écrivain autrichien torturé par les nazis, qui a su capter ce sentiment de désagrégation qui étreint le cœur d’un homme confronté à la barbarie d’autres hommes : <em>« Celui qui a été soumis à la torture est désormais incapable de se sentir chez soi dans le monde. L’outrage de l’anéantissement est indélébile. La confiance dans le monde qu’ébranle déjà le premier coup reçu et que la torture finit d’éteindre complètement est irrécupérable. »</em></p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafé.net)</em></p>
<p><em>Source : Amnesty International</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Le silence est d’or</title>
		<link>http://blog.gazette.mankpadere.org/2011/11/08/le-silence-est-d%e2%80%99or/</link>
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		<pubDate>Tue, 08 Nov 2011 17:04:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Disons-le d’entrée de jeu, ce mois d’octobre fut certainement l’un des plus riches en termes de productions cinématographiques très contrastées. Que l’on songe au ténébreux Drive de Nicolas Winding Refn, film noir conceptuel, extrêmement stylisé et ultra-violent, qui, sur fond d’électro des années 80 amorce (laborieusement) une réflexion sur les faux-semblants de la cité postmoderne. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Disons-le d’entrée de jeu, ce mois d’octobre fut certainement l’un des plus riches en termes de productions cinématographiques très contrastées. Que l’on songe au ténébreux <em>Drive</em> de Nicolas Winding Refn, film noir conceptuel, extrêmement stylisé et ultra-violent, qui, sur fond d’électro des années 80 amorce (laborieusement) une réflexion sur les faux-semblants de la cité postmoderne. Ou bien <em>Polisse</em> de Maïwenn, qui nous plonge au cœur d’une brigade de la protection des mineurs en dévoilant le quotidien brutal, épuisant, et parfois drôle de ses membres (servi par des acteurs exceptionnels), tout en insistant (lourdement) sur leur humanité à travers des procédés de mise en scène parfois démagogique.</p>
<p>Mais c’est de <em>The Artist</em> que nous allons converser en détails. </p>
<p>Le dernier film de Michel Hazanavicius (réalisateur des deux chefs d’œuvres comiques que sont les <em>OSS 117</em>) nous conte l’histoire de George Valentin (Jean Dujardin, littéralement possédé par les fantômes de Buster Keaton et Douglas Fairbanks), star hollywoodienne du cinéma muet en 1927 qui, refusant de se conformer au parlant, se voit détrôner par une jeune étoile montante, Peppy Miller (la chaplinesque Bérénice Bejo), secrètement amoureuse de lui. Cependant, l’histoire d’amour contrariée par les affres du showbiz (schéma classique du mélodrame, remarquablement illustrée par la scène touchante de l’escalier), ne constitue pas le cœur du film.</p>
<p>Bien au-delà de ce qu’on a pu lire ou entendre sur la performance de réaliser un film muet en noir et blanc à l’époque du tout numérique, de l’IMAX et de la 3D, <em>The Artist</em> est avant tout un film de cinéma sur le cinéma, une réflexion sur le cinéma muet. Davantage qu’un exercice de style réussi bardé de références cinéphiliques (l’hommage à cet âge d’or du cinéma est sublimé par la résurrection de ses codes emblématiques), le film interroge la genèse du langage cinématographique (la puissance brute du seul corps et des images) en faisant du muet la condition infernale du héros. Valentin ne parle pas, il en est incapable. Dans un monde devenu parlant il voit son handicap existentiel détruire sa vie : sa carrière comme son mariage. Impossibilité de communiquer avec les spectateurs comme avec sa femme. Le monde est devenu un film bruyant cauchemardesque dont il ne serait qu’un figurant apeuré.</p>
<p>En conflit avec son producteur (John Goodman) et malgré le soutient de son fidèle chauffeur (James Cromwell) Valentin essaye désespérément de sortir de sa solitude dévastatrice en compagnie du seul être qui le comprend : son petit chien cabot, atteint du même mutisme. C’est ce complice canin qui sauvera la vie à la star déchue lorsqu’elle voudra détruire par le feu son âme sur pellicule, son identité absolue devenue l’ombre d’elle-même. Gloire, déchéance, désespoir, le parcours tortueux de Valentin semble voué à l’aporie. Pourtant, la résurrection surviendra grâce à la musicalité du corps, comme un ultime pied de nez au cachot muet dont il était à la fois le prisonnier et le gardien.</p>
<p>Finalement, même sans atteindre la grâce de Murnau, le vertige de Welles ou le comique de Chaplin, Hazanavicius nous parle avec tendresse d’un monde éteint mais légendaire, un continent perdu qu’on ne cesse d’arpenter en rêve : la vie et la mort du cinéma muet.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot </strong><em>aka Papy (article déjà publié dans la gazette n°18 et sur mapausecafe.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Des affaires de femmes</title>
		<link>http://blog.gazette.mankpadere.org/2011/10/07/des-affaires-de-femmes/</link>
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		<pubDate>Fri, 07 Oct 2011 13:35:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Une fois n’est pas coutume, c’est une double chronique ciné que nous vous proposons aujourd’hui. Rassurez-vous, nous n’allons pas parler des deux remakes de La Guerres des boutons (nous sommes des gens de goût à Mankpad&#8217;ere) mais de deux magnifiques films qui, bien que différents, nous ont puissamment émus tant par le jeu des actrices [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Une fois n’est pas coutume, c’est une double chronique ciné que nous vous proposons aujourd’hui. Rassurez-vous, nous n’allons pas parler des deux remakes de <em>La Guerres des boutons</em> (nous sommes des gens de goût à Mankpad&#8217;ere) mais de deux magnifiques films qui, bien que différents, nous ont puissamment émus tant par le jeu des actrices que par leurs histoires bouleversantes : <em>Et maintenant on va où ?</em> de Nadine Labaki et <em>L’Apollonide, souvenirs de la maison close</em> de Bertrand Bonello. Si les femmes constituent le cœur battant de ces deux longs métrages, le registre diffère entre la comédie et la tragédie, quand bien même les frontières sont parfois poreuses (la comédie a un arrière-fond tragique quand la tragédie recèle quelques moments de légerté).</p>
<p>Après la sucrerie <em>Caramel</em> de 2007, Nadine Labaki remet le couvert pour nous servir un conte tragi-comique au pays du cèdre vert. Un conte ensoleillé néanmoins assombrit par les affrontements religieux entre chrétiens et musulmans. Au pays du confessionnalisme les rapports de bon voisinage sont souvent difficiles entre plusieurs communautés religieuses (on se souvient du terrible <em>Incendies</em>, la pièce de Wajdi Mouawad et adapté au cinéma par Denis Villeneuve). Ici le ton est beaucoup plus léger mais c’est bien ce genre de drame qui frappe ce petit village perdu au cœur des montagnes libanaises. Quasiment coupés du monde à cause d’un pont délabré et des mines qui les encerclent, les habitants du village vaquent tant bien que mal à leurs occupations quotidiennes en étant préservés de la violence extérieure qui frappe le reste du pays. Moins l’information paraît plus la paix demeure, c’est là l’un des but des femmes du village, fermement déterminées à ne pas laisser leurs crétins de maris s’entretuer pour un désaccord de dieux. Ces femmes dignes et belles qui ont déjà perdues trop de frères, de cousins, de pères, de fils et de maris ne veulent pas que le cimetière s’élargisse. C’est donc tantôt avec une jovialité désarmante, tantôt avec une fureur incontrôlable qu’elles vont tenter d’épargner un nouveau bang de sang à leur village. Ainsi, pour éviter à l’information de troubles extérieurs de parvenir aux hommes, les femmes sabotent la télé récemment acquise, brulent les journaux et débranchent la radio du bar : pour vivre heureux vivons désinformés !</p>
<p>Mais cela ne suffit pas à adoucir les rancœurs personnelles et les vengeances toujours plus brutales : des chèvres envahissent la mosquée ? La statue de la Vierge Marie est brisée. L’eau bénite est remplacée par du sang ? Les chaussures des musulmans sont dérobées. Un drame survient et c’est le branle-bas de combat pour éviter l’explosion. Peut importe la vérité des faits, c’est forcément le voisin le coupable. Au milieu de cette violence exponentielle, le prêtre et l’imam, tentent de calmer leurs ouailles avec l’aide des femmes. Au point de simuler une crise (hilarante) de mysticisme ou de faire venir une brochette de filles d’Europe de l’Est afin de calmer les ardeurs guerrières des mâles. Pourtant, là encore, le stratagème a ses limites et l’imminence d’une guerre civile se profile dangereusement. Les nerfs sont à vifs, les hommes ont le regard haineux et les femmes sont fatiguées de cette haine réciproque, elles qui, chrétiennes comme musulmanes, sont liées par une amitié et une fidélité à toute épreuve, fut-elle celle de la guerre. La réconciliation est-elle véritablement impossible, à l’image de cet amour improbable entre Amal la chrétienne (Nadine labaki elle-même) et Issam le musulman (Sasseen Kawzally), Roméo et Juliette arabes contemporains ?</p>
<p>La dernière tentative pour stopper cette escalade sanglante sera la bonne : une soirée au bar d’Amal où tous les hommes sont réunis, se dévisageant en chien de faïence dans un premier temps puis chantant et s’embrassant sous l’effet euphorisant des gâteaux au haschisch et de la musique entraînante sur laquelle les filles de l’Est font virvolter leurs ventres. Effet hypnotique garanti ! La gueule de bois du lendemain n’en est que plus dure : les armes ont disparues mais surtout les femmes ont retournées leur veste : les musulmanes sont dévoilées et pressent leurs enfants ahuris de les accompagner à la messe tandis que les chrétiennes prient Allah le miséricordieux dans leur salon. L’ennemi fait désormais partie de la famille, qui veut tuer le croyant d’en face devra tuer sa propre femme. Les femmes retournent l’absurdité des affrontements religieux à leur avantage en démontrant que les croyances sont réversibles contrairement à la mort d’un être cher.</p>
<p>Labaki donne à réfléchir tout en faisant rire mais ne prétend pas apporter de réponses à la violence qui déchire son pays. Comédie marquée par la mort, le film commence au cimetière et finit au cimetière, sans savoir comment résoudre le problème de la haine interconfessionnelle, de l’intolérance religieuse, de la bêtise humaine. L’interrogation demeure mais le soleil dans nos cœur également. Et maintenant on va où ? Là où survit la joie.</p>
<p>Quittons maintenant les rives de la méditerranée pour entrer en plein cœur de Paris dans la grande et somptueuse maison de madame Marie-France, dont les entrées sont permises aux hommes mais les sorties interdites aux femmes : une maison close au crépuscule du XIXème siècle. C’est dans un huis-clos de stupre et de luxure que nous enferme Bonello, accompagnant le quotidien répétitif de cette dizaine de filles dont la réalité est cloisonné entre quatre murs. Et le cadre n’atténue pas cette oppression qui est, au contraire, révélé par la beauté des décors et la maîtrise sans failles de la mise en scène.</p>
<p>L’univers glauque et malsain de la prostitutions, fut-elle de haute gamme, est ensevelie et étouffé par le faste des apparences, le luxe des robes, le champagne roucoulant dans les flutes en cristal, l’ambiance feutrée et détendue du salon, les allées et venues des gens de la bonne société, traversant d’un pas calme et sûr les chambres confortables aux rideaux épais. A l’instar de cette panthère allongée paisiblement sur le divan – du velours sur du velours – qui peut cependant sortir les crocs et déchiqueter l’âme d’un misérable à tout instant. Plus qu’une maison close, une maison hantée par des fantômes déambulant dans les couloirs depuis mille ans, par des masques à la froideur inhumaine, par des monstres au sourire figé ou sadique. Car la violence couve et les désillusions pleuvent comme des hallebardes. Au détour d’un amour rédempteur et annonciateur d’une vie meilleur c’est le drame qui frappe : les dettes infinies rappellent à la réalité, la chair saigne, le corps tombe malade et meurs.</p>
<p><em>L’Apollonide</em> ou le sensible magnifié à l’écran. Bonello ose le surréalisme et l’ose avec brio. Cela a été dit et redit mais quelle puissance picturale que ces larmes de sperme filmées en plan fixe faisant penser à l’œil tranché par un rasoir d’<em>Un Chien andalou</em> de Luis Buñuel. Et cette baignoire de champagne, fantasme bourgeois d’un homme du monde. Les références sont légions, tant picturales que cinématographiques : Bonello se sert de réalisateurs comme acteurs (Xavier Beauvois, Jacques Nolot, etc. Manque Kubrick pour la partie fine entre aristocrates à la manière d’<em>Eyes Wide Shut</em>) et peint des plans comme si Manet avait filmé <em>Le Déjeuner sur l’herbe</em>. Rare instant de liberté frivole par ailleurs que cette sortie en campagne où se mettre nu ne vaut que pour le simple bonheur de se baigner. Bonheur libertaire en dehors, bonheur mortifère en dedans. Ou la meilleure façon de tuer l’amour : <em>« Quand je sortirais d’ici, plus jamais je ne ferais l’amour »</em> dit l’une de ces belles désillusionnées à l’orée du XXème siècle.</p>
<p>Prostituée d’hier ou d’aujourd’hui, prisonnière d’un rêve en train de s’éteindre ou écumant les périphériques crades des centres urbains, la perte d’autonomie est la même, la souffrance est pareil, le dégoût est identique. <em>L’Apollonide</em> ou l’ode ténébreuse de ces étoiles filantes qui embrasent la nuit de leur volonté inaltérable de vivre.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafé.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Eloge de l’EdN</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Sep 2011 10:22:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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		<description><![CDATA[« Comme passent une époque et sa chance, La mémoire cherche à renouer Le fil du temps Pour sortir Du Labyrinthe de Trouble et de griefs Dont le suspens d’une révolution Inachevée prolonge indéfiniment les détours » Discours préliminaire de l’Encyclopédie des Nuisances (novembre 1984) EdN ou Encyclopédie des Nuisances : certainement l’entreprise intellectuelle et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>« Comme passent une époque et sa chance,<br />
La mémoire cherche à renouer<br />
Le fil du temps<br />
Pour sortir<br />
Du<br />
Labyrinthe de<br />
Trouble et de griefs<br />
Dont le suspens d’une révolution<br />
Inachevée prolonge indéfiniment les détours »</em><strong><br />
Discours préliminaire de l’Encyclopédie des Nuisances (novembre 1984)</p>
<p>EdN ou Encyclopédie des Nuisances : certainement l’entreprise intellectuelle et éditoriale la plus élaborée, la plus revigorante, la plus ébranlante de ces vingt-cinq dernières années. Sous l’égide de Jaime Semprun (bien moins connu que son père Jorge mais non moins doué quand à la qualité d’écrivain) et inspirés par l’Internationale situationniste, l’EdN a fait paraître une quinzaine de fascicules entre 1984 et 1992, avant de devenir une maison d’édition en 1991. Il est à noter que tous les ouvrages sont composés sur linotype avec des caractères de plomb : une merveille d’impression.</p>
<p>Le projet de l’EdN et de sa maison d’édition ? La recension des nuisances, tant physiques que spirituelles, de notre monde moderne pour mieux les affronter dans une lutte à mort. Notamment, un combat féroce contre la technique, le capitalisme, le spectacle, le gauchisme, l’écologisme, le citoyennisme, et autres tares contemporaines. L’EdN cultive un brio pamphlétaire à travers l’exigence intellectuelle, la rigueur historique et le refus pur et simple de tout compromis avec le système médiatique et institutionnel : pas d’interviews, pas d’honneurs, pas de partenariats, pas de photos, pas de pub, etc. En somme, et pour reprendre les propos d’Annie LeBrun sur le peintre surréaliste tchèque Toyen qui s’accordent parfaitement à la volonté combative de Jaime Semprun et ses compagnons, l’EdN représente <em>« la volonté intransigeante de ne pas se rendre »</em>. Annie LeBrun qui partage une certaine analogie de pensée avec l’EdN, sans jamais y avoir pourtant participé. Soyons tout de même prudent avec certaines filiations…</p>
<p>Mais arrêtons de vouloir paraître aussi majestueux que le Roi. C’est peine perdue. La meilleure définition du projet de l’EdN demeure encore dans son propre prospectus, édité en septembre 1984 :</p>
<p><em>« À la différence de celle qu’inspirent régulièrement le marché de l’édition ou l’idéologie d’Etat, notre Encyclopédie ne se prétend nullement l’héritière et la continuatrice du vieux projet des encyclopédistes du XVIIIème siècle. Le seul rapport qu’elle souhaite entretenir avec l’aspect positif de leur entreprise de recensement, c’est d’en renverser le sens, aussi radicalement que l’histoire à renversé celui du progrès matériel qui portait leurs espoirs. Ainsi, pensons-nous d’ailleurs redonner tout son emploi historique à la négation passionnée des chaînes de la superstition et de la hiérarchie qui animait ce qui n’aurait été sans elle qu’un bien morne catalogue. Dans cette perspective, seul un véritable Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers peut-il constituer aujourd’hui la matière d’une Encyclopédie digne de ce nom.<br />
L’existence des nuisances étant constatée, elle n’appelle que trop rarement les conclusions qui s’imposent : parce qu’elles ne sont pas comprises dans leur extension (bien au-delà de la seule pollution industrielle) ni dans leur unité (comme production centrale d’une société en guerre contre ses propres possibilités).<br />
Il importait donc de présenter sous un jour véridique les efforts incessants qu’accomplissent ces envahissantes conséquences de leurs actes pour persuader les hommes de la puissance qu’ils ont acquise et les convaincre que leurs déboires ne doivent rien qu’à eux-mêmes. Car à travers les plus horribles méfaits d’une production fièrement émancipée de tout ménagement pour un quelconque équilibre naturel comme pour toute harmonie ancienne d’un milieu humain, c’est encore la liberté possible d’une époque qui erre désastreusement, et qui précipite dans le malheur historique ce qui se maintenait encore hors du champ de l’activité humaine ou ce qui se perpétuait d’un passé qui fut meilleur. Voilà une réussite dont cette organisation sociale ne se vante pas, et c’est pourtant la seule incontestable. Nous allons tenter de lui donner la publicité qu’elle mérite, sans pour autant avoir la faiblesse de croire qu’en aidant par ce moyen nos contemporains à admettre qu’ils font, pour leur malheur, de part en part leur monde, nous pourrions en quelque sorte les contraindre à le faire librement : qui recherche la liberté pour autre chose que pour elle-même mérite la servitude.<br />
Ainsi on ne trouvera pas ici un vulgaire inventaire des sujets de lamentation. Les gémissements écologistes de cette époque ne sont que des sophismes. Demander à l’Etat aide et protection revient à admettre par avance toutes les avanies que cet Etat jugera nécessaire d’infliger, et une telle dépossession est déjà la nuisance majeure, celle qui fait tolérer toutes les autres. Le problème n’est même pas que les gens aient ou non la capacité de gérer eux-mêmes directement l’organisation existante des forces matérielles, car cette gestion ne saurait de toute façon être meilleure que ce trouverait à gérer, mais qu’ils acquièrent la capacité de juger tout cela, pour pouvoir le transformer au nom de besoins plus riches, excédant le cadre actuellement imposé à l’usage de la vie. Dans ce but, il nous semble urgent de reconstruire les bases du jugement autonome des individus sur leur monde, au premier rang desquelles se trouvent la mémoire historique et le langage, critique ou poétique, de la vie réelle. L’un des paradoxes de notre situation est que, dans l’actuelle décomposition de la société – cause et effet du renforcement permanent des contrôles étatiques et marchands –, il nous faut à la fois développer une critique qui mène au-delà de cet état de choses et reprendre à notre compte, préciser et approfondir, certaines qualités et valeurs que la bureaucratisation elle-même anéantit et qu’il avait semblé auparavant possible de directement dépasser dans l’abondance d’une construction libre de la vie.<br />
Nous sommes ainsi, de quelque façon que l’on veuille nous considérer, d’une autre époque. Il ne dépend pas seulement de nous que cette époque soit en fait la prochaine, mais tout ce qui sera critiqué ici le sera cependant du point de vue de la liquidation sociale des nuisances matérielles et intellectuelles, pour reconstruire un tel point de vue, dont l’organisation présente de l’inconscience historique se croit prématurément débarrassée.<br />
“Jamais il n’a été aussi difficile de comprendre le monde“, proclame avec outrecuidance une des publications aux prétentions encyclopédiques qui se font fort de l’expliquer à ses malheureux habitants. Quand à nous, nous ne proposons rien de tel, mais seulement de rendre concrètement sensible comment ce monde contient toujours la possibilité historique d’être transformé de fond en comble, pour devenir ainsi compréhensible par l’abolition des bases sociales du secret hiérarchique et du savoir spécialisé ; et comment il nie et combat cette possibilité. »</em></p>
<p>Que l’on soit d’accord ou non avec les multiples regards ultra-critiques que l’EdN pose sur notre société industrielle et marchande n’est pas fondamental. L’important est de sentir un frisson nous parcourir l’échine qui explose en un violent électrochoc mental lorsque certaines de nos convictions les plus profondes sont rageusement mises à terre et allégrement piétinées par une puissance rhétorique inouïe mêlant une beauté de la langue (certainement la plus sublime qu’il nous est donné de lire dans le florilège des essais contemporains) et une pertinence argumentative acérée. Dans son prospectus, les éditions de l’EdN sont fière de publier des auteurs trop méconnus car essentiels (George Orwell, Miguel Amoròs, Günther Anders, Baudouin de Bodinat, Bernard Chardonneau, Jacques Fredet, Sophie Herszkowicz, Jean Levi, William Morris, René Riesel…) et autant fière, si ce n’est plus, de NE PAS publier d’autres auteurs beaucoup trop surestimés et surmédiatisés : Giorgio Agamben, Alain Badiou, Louis Althusser, Pierre Bourdieu, Michel Onfray, Roland Barthes, Jacques Derrida, Alain Finkielkraut, Antonio Negri, Jacques Rancière, Slavoj Zizek…</p>
<p>Une exigence éditoriale et une qualité intellectuelle que l’on retrouve dans la revue philosophique {L’autre côté}, à laquelle participe Jean-Marc Mandosio, une des figures majeures de l’EdN.</p>
<p>Mais comment rendre compte de cette constellation de libres-penseurs sans se vautrer dans le galvaudage, le contresens, la flagornerie, le poncif, la cuistrerie et autres tares de scribouillards contemporains (dont il serait bien prétentieux de s’exclure) ? Peut-être en citant l’hommage magnifique que Jean-Luc Porquet consacra à Jaime Semprun, dans <em>Le Canard Enchaîné</em>, lorsque celui-ci mourut en août 2010 : <em>« Jaime Semprun était de ceux qui disent non. Qui sont contre. Pour qui la critique sociale est une nécessité vitale.</em> […] <em>On n&#8217;arrête pas le « progrès » ? Jaime et ses amis l&#8217;analysaient, perçaient son bluff, s&#8217;inscrivaient contre le nucléarisme, contre le TGV et son despotisme de la vitesse, contre la Très Grande Bibliothèque, contre les éoliennes, etc. Et argumentaient. Dans le camp d&#8217;en face, rien d&#8217;autre qu&#8217;une pensée magique (« Le progrès, c&#8217;est forcément bien ») et l&#8217;increvable mystique de la croissance. Chez eux, l&#8217;exercice de la raison, le déboulonnage des idoles, la volonté d&#8217;en finir avec la fausse conscience généralisée.</em> […] <em>Semprun avait l&#8217;exécration généreuse. Et BHL, Sollers, les insurrectionnistes-qui-viennent, les citoyennistes, tous des jean-foutre à ses yeux.</em> […] <em>En dehors, secret mais doué pour l&#8217;amitié, polémiste sans être sectaire, il était la rectitude même: irréductible. »</em></p>
<p>Peut-être également en laissant parler les auteurs publiés en reproduisant, en partie, le catalogue de l’Encyclopédie des Nuisances (2009).</p>
<p><strong>DIALOGUES SUR L’ACHEVEMENT DES TEMPS MODERNES </strong>de Jaime Semprun<br />
<em>« Il n’est pas besoin d’être particulièrement porté à la critique pour s’apercevoir que l’affranchissement apporté par l’époque bourgeoise a sombré dans une absurdité irrémédiable. Chaque progrès apparaît foncièrement vicié et en règle générale tout ce qui devrait faciliter la vie la dévore. L’idée que le processus historique commencé à la Renaissance puisse connaître un aboutissement heureux est si bien discréditée qu’on peut dire que les Temps Modernes ont atteint leur point de perfection, la perfection étant précisément la qualité de ce qui ne peut plus être amélioré. Les Temps Modernes sont donc achevés : ils avaient commencé dans les villes, ils finissent avec elles. »</em></p>
<p><strong>ESSAIS ARTICLES LETTRES Volume I (1920-1940)</strong> de George Orwell (en coédition avec Ivrea)<br />
<em>« Ce qui me pousse au travail, c’est toujours le sentiment d’une injustice, et l’idée qu’il faut prendre parti. Quand je décide d’écrire un livre, je ne me dis pas : « Je vais produire une œuvre d’art. » J’écris ce livre parce qu’il y a un mensonge que je veux dénoncer, un fait sur lequel je veux attirer l’attention, et mon souci premier est de me faire entendre. »</em> (Pourquoi j’écris)</p>
<p><strong>REMARQUES sur LA PARALYSIE de DECEMBRE 1995</strong> (EdN)<br />
<em>« Ce qui a effleuré au cours de ce mois de décembre, c’est précisément le sentiment, en temps normal censuré par la routine, que le passé n’éclaire plus l’avenir, et que tout simplement personne ne sait ce qui va arriver ; tout le monde sentant que n’importe quoi peut sortir du chaudron de sorcière du capitalisme, à commencer bien sûr par le pire. Les princes charmants de la publicité se sont transformés en crapauds, et les crapauds sont en train de muter en quelque chose d’autre, de jamais vu sous le soleil. La parenthèse de l’euphorie marchande, du bonheur garanti et de l’intégration pour tous, cette parenthèse se referme. Et l’idée se répand que le capitalisme, après avoir détruit tout ce qui jusque-là avait donné un sens à la vie humaine, nous a conduit au bord de l’abîme, sans cesser pour autant de nous inviter à “faire un grand pas en avant“. »</em></p>
<p><strong>L’AGE DE L’ERSATZ et autres textes contre la civilisation moderne</strong> de William Morris<br />
<em>« De même que l’on nomme certaines périodes de l’histoire l’âge de la connaissance, l’âge de la chevalerie, l’âge de la foi, etc., ainsi pourrais-je baptiser notre époque “l’âge de l’ersatz“. En d’autres temps, lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation. »</em></p>
<p><strong>ESSAIS ARTICLES LETTRES Volume II (1940-1943)</strong> de George Orwell (en coédition avec Ivrea)<br />
<em>« Le totalitarisme a étouffé la liberté de pensée à un point encore jamais vu. Et il importe de comprendre que sa mainmise sur la pensée s’exerce de manière non seulement négative mais aussi positive. Le totalitarisme ne se contente pas de vous interdire d’exprimer – et même de concevoir – certaines pensées : il vous dicte ce que vous devez pensez, il crée l’idéologie qui sera la vôtre, il s’efforce de régenter votre vie émotionnelle et d’établir pour vous un code de comportement. Il met tout en œuvre pour vous isoler du monde extérieur, vous enfermer dans un univers artificiel où vous n’avez plus aucun point de comparaison. L’Etat totalitaire régit, ou en tout cas essaie de régir, les pensées et les sentiments de ses sujets au moins aussi complètement qu’il régit leurs actes. » </em>(Littérature et totalitarisme)</p>
<p><strong>GEORGE ORWELL DEVANT SES CALOMNIATEURS Quelques observations</strong> (EdN et Ivrea)<br />
<em>« Si l’école stalinienne de la falsification reste un modèle pour notre époque, c’est par son objectif principal, plus encore que par ses procédés particuliers. On sait, en effet, que la propagande totalitaire n’a pas besoin de convaincre pour réussir et même que ce n’est pas là son but. Le but de la propagande est de produire le découragement des esprits, de persuader chacun de son impuissance à rétablir la vérité autour de soi et de l’inutilité de toute tentative de s’opposer à la diffusion du mensonge. Le but de la propagande est d’obtenir des individus qu’ils renoncent à la contredire, qu’ils n’y songent même plus. Cet intéressant résultat, l’abasourdissement médiatique l’obtient très naturellement par le moyen de ses mensonges incohérents, péremptoires et changeants, de ses révélations fracassantes et sans suite, de sa confusion bruyante de tous les instants. »</em></p>
<p><strong>L’ABIME SE REPEUPLE</strong> de Jaime Semprun<br />
<em>« Parmi les choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, qu’ils ne veulent pas voir alors même qu’elles s’étalent sous leurs yeux, il y a celles-ci : que tous ces perfectionnements techniques, qui leur ont si bien simplifié la vie qu’il n’y reste presque plus rien de vivant, agencent quelque chose qui n’est déjà plus une civilisation ; que la barbarie jaillit comme de source de cette vie simplifiée, mécanisée, sans esprit ; et que parmi tous les résultats terrifiants de cette expérience de déshumanisation à laquelle ils se sont prêtés de si bon gré, le plus terrifiant est encore leur progéniture, parce que c’est celui qui en somme ratifie tous les autres. C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : “Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?“ il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : “A quels enfants allons-nous laisser le monde ?“ »</em></p>
<p><strong>LA SOCIETE INDUSTRIELLE ET SON AVENIR</strong> de Theodore Kaczynski<br />
<em>« Alors que le progrès technologique dans son ensemble restreint continuellement notre liberté, chaque nouvelle avancée technologique considérée séparément semble désirable. Que peut-on reprocher à l’électricité, à l’eau courante, au téléphone ou à n’importe laquelle des innombrables avancées technologiques, qu’a effectuées la société moderne ? Il aurait absurde de s’opposer à l’introduction du téléphone : il offrait de nombreux avantages, et aucun inconvénient. Pourtant […] tous ces progrès technologiques pris dans leur ensemble ont crée un monde où le sort de l’homme de la rue ne dépend plus de lui-même, ni de ses voisins et de ses amis, mais des politiciens, des cadres d’entreprise, des techniciens anonymes et des bureaucrates sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Ce processus va se poursuivre. Prenons la génétique : peu de gens s’opposeront à l’introduction d’une technique génétique éliminant une maladie héréditaire. Cela ne cause aucun tort apparent et évite beaucoup de souffrances. Pourtant, la génétique prise dans son ensemble fera de l’espèce humaine un produit manufacturé au lieu d’une création libre du hasard – ou de Dieu, ou autre, selon les croyances. »</em></p>
<p><strong>RELEVE PROVISOIRE DE NOS GRIEFS contre LE DESPOTISME DE LA VITESSE à l’occasion de l’extension des lignes du TGV</strong> par l’Alliance pour l’opposition à toutes les nuisances<br />
<em>« Nombre d’arguments sensibles autrefois utilisés contre les premiers trains peuvent l’être aujourd’hui, à bien meilleur escient encore, contre le TGV. D’autant plus que son implantation ne comporte cette fois aucune contrepartie ; au contraire, elle contribue à un nouvel enclavement de régions entières, à la désertification de ce qu’il reste de campagne, à l’appauvrissement de la vie sociale. Et ce n’est pas dans la classe dominante, où tout le monde désormais travail d’arrache-pied et joue des coudes pour rester dans la course économique, que l’on se risquera à juger tout cela à partir de goûts personnels, sans parler d’avancer quelque vérité historique que ce soit. Il faut donc qu’à l’autre pôle de la société des individus que ne presse aucun intérêt carriériste d’aucune sorte, pas même en tant que “contre-experts“ ou opposants officiels, se chargent d’énoncer toutes les bonnes raisons, tant subjectives qu’objectives, de s’opposer à cette nouvelle accélération de la déraison. »</em></p>
<p><strong>ESSAIS ARTICLES LETTRES Volume III (1943-1945)</strong> de George Orwell (en coédition avec Ivrea)<br />
 <em>« Cette acception de la pure et simple malhonnêteté a une signification bien plus profonde que la vénération de la Russie qui se trouve être en ce moment à la mode. Il fort possible que cette mode-là ne dure guère. D’après tout ce que je sais, il se peut que, lorsque ce livre sera publié, mon jugement sur le régime soviétique soit devenu l’opinion généralement admise. Mais à quoi cela servira-t-il ? Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. »</em> (Préface inédite à Animal Farm)</p>
<p><strong>REMARQUES sur L’AGRICULTURE GENETIQUEMENT MODIFIEE et LA DEGRADATION DES ESPECES</strong> (EdN)<br />
<em>« La réalisation de ce programme de remaniement génétique de la nature et de l’humanité supposerait une société stable et prospère durant la longue période de sa mise en application ; mais une telle société équilibrée, régulière et réellement soucieuse de la santé de ses populations, de la gestion rationnelle des ressources, etc. ne se lancerait sans doute pas dans une telle aventure : elle n’en aurait aucun besoin. C’est justement parce qu’il n’en est rien, qu’elle ne sait même pas ce que lui réservent dans moins d’un an les systèmes automatisés auxquels elle a confié son sort, ou les perturbations climatiques qu’elle a engendrées, que la société mondiale se réfugie dans ces rêves éveillés où elle voit sa recherche scientifique résoudre magiquement toutes les contradictions en quoi elle se désagrège. »</em></p>
<p><strong>L’EFFONDREMENT de la TRES GRANDE BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE France Ses causes, ses conséquences</strong> de Jean-Marc Mandosio<br />
<em>« Et même aujourd’hui, alors que l’échec est constatable par tous, on n’ose pas en tirer les conclusions qui s’imposent. Tout scepticisme devrait être dissipé sur la “bibliothèque d’un type entièrement nouveau“ – chacun peut voir désormais de quelle nouveauté il s’agissait –, mais on préfère la plupart du temps s’attarder sur des détails, tourner autour du pot, maintenir la fiction d’erreurs finalement annexes n’entachant pas la validité du grandiose projet. La vérité est au contraire que tous ces “dysfonctionnements“ découlent très logiquement, dans leurs grandes lignes, du projet lui-même et en constituent la réussite […]. Ainsi, après avoir rendu les livres inaccessibles, la T.G.B.N.F n’aura plus qu’à supprimer le lecteur pour réaliser pleinement ses objectifs. Elle sera alors définitivement au-dessus de toute critique, comme tant d’autres résultats de cette marche forcée vers une modernité qu’il ne cesse d’être trop tôt pour juger que lorsqu’il est trop tard pour revenir en arrière. »</em></p>
<p><strong>LA VIE SUR TERRE Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes </strong>de Baudouin de Bodinat<br />
<em>« Et lorsque certains matins les traces des routes aériennes ne s’effacent pas mais s’entrecroisent et se raturent en un palimpseste compliqué, nous ne prenons pas la peine d’y lire notre horoscope collectif tracé de cette façon dans le ciel et d’en déchiffrer la prédiction : nous avons plus urgent ; et y penserions-nous que le plus simple serait encore d’allumer la radiovision ou d’ouvrir le journal pour trouver la solution dévoilée en titre modeste de page intérieure : la moitié de l’Indonésie vient de partir en fumée. »</em> (Tome second)</p>
<p><strong>APRES L’EFFONDREMENT Notes sur l’utopie néotechnologique</strong> de Jean-Marc Mandosio<br />
<em>« Prôner la suppression de l’humanité comme réalisation de la liberté humaine – ce que font, par des voies différentes, aussi bien certains penseurs “radicaux“, pour qui le mode de vie des australopithèques représente l’avenir du genre humain, que les prophètes hallucinés du cyborg, cet hybride homme-machine, ou encore ceux qui prétendent remodeler l’humanité en bidouillant son génome –, c’est toujours, en fin de compte vouloir réaliser le même rêve : remplacer l’individu humain tel que nous le connaissons, gênant et maladroit, avec son intolérable lot d’imperfections, par quelque chose de nouveau et de meilleur, ce qui serait en effet la confirmation, tant attendue, de l’idéologie du progrès. […] Ceux qui annoncent, pour s’en réjouir ou pour s’en effrayer, un effondrement à venir de la civilisation se trompent : il a commencé depuis longtemps, et il n’est pas excessif de dire que nous nous trouvons aujourd’hui après l’effondrement. »</em></p>
<p><strong>APOLOGIE POUR L’INSURRECTION ALGERIENNE</strong> de Jaime Semprun<br />
<em>« Quevedo a dit des Espagnols : “Ils ne surent pas être des historiens, mais il en méritèrent.“ Cela est resté vrai de leur révolution de 1936 : l’histoire en a été écrite par d’autres. Il est trop tôt pour écrire l’histoire de l’insurrection qui a commencé au printemps 2001 en Algérie, mais il n’est pas trop tard pour la défendre ; c’est-à-dire pour s’attaquer à l’épaisse indifférence, bouffie d’inconscience historique, dont elle est en France l’objet. Pour illustrer la grandeur et la portée de ce soulèvement, il suffira de relater les actes des insurgés et de citer leurs déclarations. Rapprochés selon leur signification la plus universelle et la plus vraie, les faits dessinent eux-mêmes un tableau dont se dégage une terrible moralité : la dignité, l’intelligence et le courage des insurgés algériens accablent l’abjection dans laquelle survivent les habitants des pays modernes, leur apathie, leurs mesquines inquiétudes et leurs sordides espérances. »</em></p>
<p><strong>ESSAIS ARTICLES LETTRES Volume IV (1945-1950)</strong> de George Orwell (en coédition avec Ivrea)<br />
<em>« Une bonne part de ce que nous appelons plaisir n’est rien d’autre qu’un effort pour détruire la conscience. Si l’on commençait par demander : Qu’est-ce que l’homme ? Quels sont ses besoins ? Comment peut-il mieux s’exprimer ? on s’apercevrait que le fait de pouvoir éviter le travail et vivre toute sa vie à la lumière électrique et au son de la musique en boîte n’est pas une raison suffisante pour le faire. L’homme a besoin de chaleur, de vie sociale, de loisirs, de confort et de sécurité : il a aussi besoin de solitude, de travail créatif et de sens du merveilleux. S’il en prenait conscience, il pourrait utiliser avec discernement les produits de la science et de l’industrie, en leur appliquant à tous le même critère : cela me rend-il plus humain ou moins humain ? Il comprendrait alors que le bonheur suprême ne réside pas dans le fait de pouvoir tout à la fois et dans un même lieu se détendre, se reposer, jouer au poker, boire et faire l’amour. Et l’horreur instinctive que ressent tout individu sensible devant la mécanisation progressive de la vie ne serait pas considérée comme un simple archaïsme sentimental, mais comme une réaction pleinement justifiée. Car l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes – notamment le cinéma, la radio et l’avion – tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité. »</em> (Les lieux de loisir)</p>
<p><strong>L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industriell</strong>e (1956) de Günther Anders<br />
<em>« Tout le monde est d’une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d’un genre pourtant très particulier. Car c’est en consommant la marchandise de masse – c’est-à-dire grâce à ses loisirs – qu’il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse. Alors que le travailleur à domicile classique fabriquait des produits pour s’assurer un minimum de biens de consommations et de loisirs, celui d’aujourd’hui consomme au cours de ses loisirs un maximum de produits pour, ce faisant, collaborer à la production des hommes de masse. Le processus tourne même résolument au paradoxe puisque le travailleur à domicile, doit au contraire de lui-même la payer, c’est-à-dire payer les moyens de production dont l’usage fait de lui un homme de masse (l’appareil et, le cas échéant, dans de nombreux pays, les émissions elles-mêmes). Il paie donc pour se vendre. Sa propre servitude, celle-là même qu’il contribue à produire, il doit l’acquérir en l’achetant puisqu’elle est, elle aussi, devenue une marchandise. »</em></p>
<p><strong>LE JARDIN DE BABYLONE </strong>(1969) de Bernard Charbonneau<br />
<em>« Nous courons d’abord le risque, non négligeable, d’une destruction de l’homme par celle de son milieu ; car une bonne prospective ne doit pas oublier qu’un siècle de société industrielle n’est rien, et qu’elle vient juste de naître. Et même si la connaissance scientifique et la maîtrise technique du milieu humain devaient progresser au même rythme géométrique que sa destruction, il n’en reste pas moins que, pour sauver l’homme d’une destruction physique, il faudra mettre sur pied une organisation totale qui risque d’atrophier cette liberté, spirituelle et charnelle, sans laquelle le nom d’homme n’est plus qu’un mot. En dehors de l’équilibre naturel dont nous sommes issus – si les données actuelles ne changent pas –, nous n’avons qu’un autre avenir : un univers résolument artificiel, purement social. […] Mais, tels que nous sommes encore, qui de nous prétendrait sérieusement assumer un tel avenir ? Il nous faut l’infini du ciel sur la tête ; sinon nous perdons la vue, surtout celle de la conscience. Si l’espèce humaine s’enfonçait ainsi dans les ténèbres, elle n’aurait fait qu’aboutir, un peu plus loin, à la même impasse obscure que les insectes. »</em></p>
<p><strong>DU PROGRES DANS LA DOMESTICATION </strong>de René Riesel<br />
<em>« Le cauchemar qui hante les nuits de la société industrielle, et les nôtres, évoque irrésistiblement le Prestige, ce pétrolier avarié en vue des côtes de Galice. On peut bien tenter de l’exorciser, de le remorquer au large comme fit le gouvernement espagnol : sa cargaison funeste revient toujours et quand le navire maudit finit par se briser et sombrer, c’est pour distiller plus durablement son poison. Notre cauchemar, à nous et à tous ceux qui ne s’accommodent pas d’écoper indéfiniment pour restaurer les apparences, durera aussi longtemps que domineront les voix consentantes de ceux qui supplient à répétition “Plus jamais ça !“ et prient pour être débarrassés de maux dont ils persistent à vouloir les causes. »</em></p>
<p><strong>LES MAISONS DE PARIS Types courants de l’architecture mineure parisienne de la fin de l’époque médiévale à nos jours avec l’anatomie de leurs constructions</strong> de Jacques Fredet<br />
<em>« … les vraies archives en ce domaine, plus riches que toute pièce jointe aux habituels actes notariés ou inventaires de décès, sont constitués par les bâtiments eux-mêmes, encore marqués par l’empreinte d’habitants qui les ont continuellement adaptés à leur usage. Et ces témoins, qu’il faut prendre la peine d’interroger, c’est-à-dire de scruter et dessiner de fond en comble, on les a vus et on les voit encore disparaître par îlots, rues, quartiers entiers, au fil des exécutions sommaires qui se sont succédé depuis les années mil neuf cent soixante-dix. »</em></p>
<p><strong>DANS LE CHAUDRON DU NEGATIF</strong> de Jean-Marc Mandosio<br />
<em>« Ce qui apparaît maintenant comme la faiblesse majeure des textes situationnistes – surtout ceux de Vaneigem – était à peine visible il y a trente ans ; bien plus, c’était précisément ce qui apparaissait à l’époque comme une de leurs grandes forces : la capacité (d’ordre exclusivement rhétorique) de faire considérer comme presque à portée de main des buts hors d’atteinte, de faire miroiter une résolution magique des contradictions dans un “dépassement“ inouï des conditions objectives. […] Le caractère irréalisable – utopique au sens fort du terme – du programme situationniste ne résulte pas seulement du penchant “idéaliste“ de Vaneigem. Il est également lié à un progressisme incitant à vouloir “sauver“ la société industrielle tout en abolissant la civilisation marchande, et aussi à un défaut de structure du système de pensée situationniste, rendant nécessaire le recours à la métaphore alchimique de la transmutation pour rendre compte du “renversement de perspective“ révolutionnaire. »</em></p>
<p><strong>ELOGE DE L’ANARCHIE PAR DEUX EXCENTRIQUES CHINOIS Polémiques du troisième siècle </strong>traduites et présentées par Jean Levi<br />
<em>« Pour divers que soient les jugements qu’ils portent sur l’essence de la civilisation chinoise, il est deux points sur lesquels les spécialistes s’accordent. Le premier est que la Chine n’a jamais connu ni même imaginé qu’une seule forme de gouvernement, et le second que le débat d’idées tel qu’il se pratique en Occident depuis les Grecs n’y avait pas cours. Les traductions des trois polémiques que nous présentons ici ont pour premier objet d’apporter un  démenti à ces assertions. »</em></p>
<p><strong>DEFENSE ET ILLUSTRATION DE LA NOVLANGUE FRANCAISE</strong> de Jaime Semprun<br />
<em>« Je crois avoir dit tout ce qu’il raisonnablement possible de dire en faveur de la novlangue, et même un peu plus. Après cela, je ne vois pas ce que l’on pourrait ajouter de plus convaincant pour en faire l’éloge. Cependant, l’ayant défendue en tant qu’elle est la plus adéquate au monde que nous nous sommes fait, je ne saurais interdire au lecteur de conclure que c’est à celui-ci qu’il lui faut s’en prendre si elle ne lui donne pas entière satisfaction. »</em></p>
<p><strong>LES ŒUVRES DE MAITRE TCHOUANG</strong> Traduction de Jean Levi<br />
<em>« Un éleveur de singes dit un jour à ses pensionnaires en leur distribuant leurs châtaignes : “Désormais vous en aurez trois le matin et quatre le soir.“ Fureur chez les singes. “Bon alors, fait l’homme, ce sera quatre le matin et trois le soir.“ Et les singes de manifester leur contentement. »</em></p>
<p><strong>DURRUTI DANS LE LABYRINTHE</strong> de Miguel Amoròs<br />
<em>« Nous faisons la guerre et la révolution en même temps. Ce n’est pas seulement à Barcelone que l’on prend des mesures révolutionnaires mais partout jusqu’au front. Chaque village que nous conquérons commence à adopter une ligne de conduite révolutionnaire. Une défaite de ma colonne aurait des conséquences effroyables, car notre retraite ne ressemblerait à celle d’aucune armée. Il nous faudrait emmener avec nous tous les combattants des villages par lesquels nous sommes passés. Et depuis le front jusqu’à Barcelone, tout au long de la route que nous avons suivie, il n’y a plus que des combattants. Tout le monde travaille à la fois pour la guerre et pour la révolution : c’est ce qui fait notre force. » </em>(Durruti, le 8 octobre 1936.)</p>
<p><strong>LES TRANSFORMATIONS DE L’HOMME </strong>(1956) de Lewis Mumford<br />
<em>« Plus notre situation présente semble désespérée, alors que nous devons faire face à la fois au déséquilibre écologique de l’environnement et au déséquilibre psychologique des esprits, plus il est impératif de ne pas perdre espoir. La génération à venir dispose encore d’une autre possibilité de choix, la plus ancienne pour l’homme : celle de cultiver consciemment les arts qui humanisent l’homme. »</em> (Préface à l’édition de 1972.)</p>
<p><strong>D&#8217;OR ET DE SABLE Interventions éparses sur la critique sociale et l’interprétation de l’histoire, agrémentées d’observations sur l’art de lire et sur d’autres manières, tant curieuses qu’utiles</strong> de Jean-Marc Mandosio<br />
<em>« Ce livre se compose d’une série de textes écrits en diverses occasions mais qui affrontent tous, sous différentes facettes, un même problème : le caractère dogmatique et figé de certaines théorisations, en vigueur dans la critique sociale ou utilisées par celle-ci, joint à une tenace propension à perpétuer des schémas éculés en matière historique. Contre le dessèchement de la pensée par la répétition paresseuse de sempiternels lieux communs ou par une frénésie conceptualisatrice faisant souvent fi de toute rigueur, l’exercice scrupuleux de l’esprit critique mérite, me semble-t-il, d’être instamment réhabilité. […] Le choix des textes et des auteurs commentés est parfois délibéré, parfois circonstanciel ; mais dans tous les cas, la méthode d’analyse et le style de l’argumentation n’ont pas moins d’importance que les sujets traités. »</em></p>
<p><strong>CATASTROPHISME, ADMINISTRATION DU DESASTRE ET SOUMISSION DURABLE</strong> de René Riesel et Jaime Semprun<br />
<em>« Dans tous les discours du catastrophisme scientifique, on perçoit distinctement une même délectation à nous détailler les contraintes implacables qui pèsent désormais sur notre survie. Les techniciens de l’administration des choses se bousculent pour annoncer triomphalement la mauvaise nouvelle, celle qui rend enfin oiseuse toute dispute sur le gouvernement des hommes. Le catastrophisme d’Etat n’est très ouvertement qu’une inlassable propagande pour la survie planifiée – c’est-à-dire pour une version plus autoritairement administrée de ce qui existe. Ses experts n’ont au fond, après tant de bilans chiffrés et de calculs d’échéance, qu’une seule chose à dire : c’est que l’immensité des enjeux (des « défis ») et l’urgence des mesures à prendre frappent d’inanité l’idée qu’on pourrait ne serait-ce qu’alléger le poids des contraintes sociales devenues si naturelles. »</em></p>
<p><strong>DISCOURS PRELIMINAIRE DE L’ENCYCLOPEDIE DES NUISANCES</strong> (1984)<br />
<em>« Ersatz bourgeois de la religion, l’idée d’un avenir meilleur garanti se décompose inexorablement, mais sur ce fumier poussent des fleurs monstrueuses : la nostalgie qui hante nos contemporains, et qui leur fait envisager sous un jour idyllique toutes les formes archaïques de survie et de conscience qui y sont liées, porte la maque indélébile de l’impuissance et de la puérilité. Il faut pourtant avouer qu’en face la béate apologie de la technique est humainement encore plus dégoûtante. Affirmons donc hautement contre ce faux dilemme du passéisme et du modernisme que rien ne saurait être à la fois plus moderne et moins complaisant envers les illusions du progrès que le projet d’émancipation totale né avec les luttes du prolétariat du dix-neuvième siècle, projet que le développement considérable des moyens d’asservissement oblige dialectiquement à préciser et à approfondir. »</em></p>
<p><strong>L’IDEOLOGIE FROIDE Essai sur le dépérissement du marxisme </strong>(1967) de Kostas Papaïoannou<br />
<em>« Si la pensée est “fileuse de mémoire“, comme Platon nous l’a enseigné, ce travail est plus que justifié en ce temps guetté par l’amnésie. Si par surcroît la jeune génération y trouve quelques raisons supplémentaires d’accueillir avec des ricanements redoublés la vaine rhétorique des mystificateurs à peine démystifiés, et d’oser se chercher elle-même à l’extrême pointe de son nécessaire et salutaire scepticisme, il aura accompli tous mes vœux et je ne saurais rien lui souhaiter de meilleur. »</em></p>
<p><strong>NOUS SOMMES DES ZEROS SATISFAITS précédé de LIMITER LE DESHONNEUR</strong> de Piergiorgio Bellocchio<br />
<em>« La vérité parle depuis des millions de tombes anonymes, de fosses communes, et nous pouvons encore en distinguer la trace, comme une vieille cicatrice presque effacée qu’un mouvement du corps fait apparaître l’espace d’un instant sur le visage des survivants, même les plus résignés, même ceux qui ont choisi d’oublier ce en quoi, ne fût-ce qu’un moment, ils avaient espéré. La vérité est le trou, l’énorme vide de nos existences »</em></p>
<p><strong>ANDROMAQUE, JE PENSE A VOUS !</strong> suivi de fragments retrouvés de Jaime Semprun<br />
<em>« On finit par se fourvoyer dans son propre quartier comme dans ses souvenirs, on s’y promène avec une âme d’archéologue, comme un habitant de Pompéï qui rentrerait dans ses ruines – « ruines ! ma famille ! » –, on invente avec des débris et tout devient allégorie. Ainsi, Andromaque captive, et quiconque a perdu ce qui ne se retrouve, se souvenait d’Ilion et, pour instruire son enfant, lui traçait sur le sol une Ilion fictive… »</em></p>
<p>Concluons par une autre analogie de pensée : à travers le projet de l’Encyclopédie des Nuisances il nous semble entendre l’engagement intellectuel d’Aldoux Huxley qui concluait, en 1958, son <em>Retour au meilleur des mondes</em> ainsi : <em>« En attendant, il reste encore quelque liberté dans le monde. Il est vrai que beaucoup de jeunes n’ont pas l’air de l’apprécier, mais un certain nombre d’entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains et qu’elle a donc une irremplaçable valeur. Peut-être les forces qui la menacent sont-elles trop puissantes pour que l’on puisse leur résister très longtemps. C’est encore et toujours notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à elles. »</em></p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafé.net)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Spleen cosmique</title>
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		<pubDate>Wed, 14 Sep 2011 15:53:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>C’est l’été. <em>Sea, sex and sun</em> comme le veut la coutume. Détente, baignade et cocotiers. Relaxe, voyages et plage dorée. Ah, l’été…</p>
<p>Ceci-dit, la saison veut aussi, pour une raison qui m’échappe encore, que l’on débranche son cerveau autant que faire se peut, car, c’est bien connu, il ne faut pas se « prendre la tête » en vacances. Et cette injonction implicite – ma foi, largement partagée par une grande partie de la population – revient tous les ans, telle une malédiction, comme le Tour de France. Ainsi, la presse nous abreuve de numéros « spécial sexe ! », ce qui en terme de racolage ferait passer TF1 pour un couvent. Pour les journaux gratuits l’actualité n’existe plus. On emporte un bon gros bouquin sur la plage (si possible un classique) tout en sachant que c’est Gala, Closer, leur quizz « Suis-je une garce avec mon mec ? » et leur débat mode « Bikini léopard : tendance ou grosse pouffe ? », qui finiront par être lus. Quand au cinéma, ah mes enfants !, nous sommes gâtés : Hollywood nous astreint à une cure intense de blockbusters. La mode étant au super-héros, cet été est un véritable défilé (ou un carnaval, cela dépend du point de vue).</p>
<p>Pourquoi ces prolégomènes inutiles sur certaines coutumes estivales que Lévi-Strauss n’aurait pas dénié étudier ? Parce que ce qui va suivre est, en quelque sorte, le contraire de ce qui vient d’être décrit.</p>
<p><em>Melancholia</em> de Lars Von Trier, ce n’est pas l’insouciance festive, la sexualité débridée et la gaîté ensoleillé. Ce n’est pas les ballades (ringardes) en petit train touristique, les parties de pétanque au camping, le pastis, les glaces à l’italienne et la reprise de la Ligue 1. <em>Melancholia</em> n’est pas un film en 3D divertissant, agréable et racoleur. On ne vient pas le voir pour se détendre, décompresser et rigoler entre amis. C’est un film exigeant et sidérant qui ne s’adresse pas à la masse mais à l’individu. C’est un film à voir seul pour ne pas être forcé d’en débattre à la sortie mais pour le digérer difficilement. Ce n’est pas un film d’été, mais un film d’automne. Un film de pluie, non pas parce qu’elle ressemble à nos larmes, mais parce qu’elle est inlassable. C’est un film de fin du monde sans suspense artificiel. C’est l’anti-<em>2012</em>, l’anti-<em>Armageddon</em>, l’anti-<em>Planète des singes</em>. La plus belle fin du monde jamais portée à l’écran : inéluctable et d’une tranquillité effarante.</p>
<p>Tout commençait pourtant si bien pour les jeunes mariés, Justine (Kristen Dunst, parfaite) et Michael (Alexander Skarsgård d’une naïveté touchante), arrivant en retard à la splendide réception tenue dans la maison de John (Kiefer Sutherland, qui se démarque enfin de Jack Bauer) et Claire (Charlotte Gainsbourg, tourmentée à souhait), la sœur de Justine. La fête bat son plein, l’alcool coule à flots, le gâteau est énorme, le service est impeccable, les invités sont ravis, les mariés sont heureux, tout est bien dans le meilleur des mondes possibles. Vraiment ? Non, bien sûr que non. Tout le monde se doute que cela va dégénérer : les spectateurs mais surtout la mariée elle-même, rongée par la peur, le doute et le dégoût de cet univers mondain et « normal ». Empreinte de cette nostalgie de l’instantané qu’on nomme mélancolie, Justine va, sans aucune raison apparente (la mélancolie est à elle-même sa propre cause), tout faire basculer, sans éclats de voix, sans esclandre, sans scandale. Comme portée par un souffle immuable, elle envoie valser son travail par haine enfouie de l’entertainment et de la publicité (<em>« Rien c’est déjà trop pour toi, Jack »</em>), elle grippe la mécanique bien huilée de la réception à plusieurs reprises tandis que ses parents (John Hurt et Charlotte Rampling, impeccables) règlent leurs comptes en public (on pense à <em>Festen</em> de Thomas Vinterberg). Enfin, ne pouvant supporter la promesse illusoire d’un amour éternel, elle délaisse son mari au profit d’une petite mort fugace sur le terrain de golf. <em>« Mais qu&#8217;importe l&#8217;éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l&#8217;infini de la jouissance ! »</em> disait Baudelaire, poète mélancolique par excellence, et dont le film est inspiré par la sombre beauté.</p>
<p>Et pendant ce temps-là, la planète Melancholia, dissimulé par le soleil, se rapproche lentement de la Terre, faisant planer l’ombre de la fin. Sublime métaphore des ténèbres enfouis sous la jovialité apparente des êtres. D’un bleu apaisant et amical, Melancholia terrifie Claire et laisse indifférente Justine. Une dualité irréconciliable de la conception du monde, illustrée en deux parties. L’histoire de deux sœurs qui appréhendent différemment l’apocalypse finale : refus absolu de quitter cette existence faite de petits bonheurs d’un côté, face à la résignation calme et apaisée de voir disparaître un monde dont on n’attend plus rien. Justine a l’intuition désagréable que tout se joue avant de se vivre et cela la dégoûte. A l’instar d&#8217;un de ses coups de sang à la réception lorsqu’elle remplaça les illustrations d’art abstrait du bureau de John par des peintures classiques, comme pour retrouver une vérité perdue. Par ailleurs, ce délicieux cauchemar, baigné dans le romantisme allemand, se joue exclusivement en famille.</p>
<p>Lars Von Trier nous enferme dans un cadre champêtre très délimité : nous ne sortons jamais de l’immense et luxueuse propriété de John et Claire. Il semble aussi difficile d’y entrer (le passage avec la limousine) que d’en sortir (Justine n’arrivera jamais à franchir le pont qui mène au village). Impossibilité d’échapper à un destin borné. A se demander si le reste du monde existe. Quand Justine répète à Claire, d’un ton las, <em>« nous sommes seuls »</em>, son constat désabusé semble s’adresser davantage aux seuls habitants du manoir qu’à l’humanité isolée dans l’univers. <em>&laquo;&nbsp;Le monde est beau, et hors de lui, point de salut&nbsp;&raquo;</em> disait Albert Camus. Le monde est peut-être beau répondra Justine mais la vie qui l&#8217;habite est mauvaise. Et dans tous les cas, aucun salut, ni pour cette famille, ni pour personne.<br />
D’où la catastrophe vécue sur le mode intimiste et individuel. Totalement à l’opposé des superproductions américaines où l’humanité est figurée dans un gigantesque patchwork consensuel qui, du gamin birman, au trader new-yorkais, en passant par tous les clichés touristiques internationaux, nous donne à voir une conscience collective du drame et devient magiquement soudée quant à l’espoir de sa survie (généralement incarnée par un bon gros héros bourré de testostérone). Dans <em>Melancholia</em>, l’humanité se reflète dans le regard angoissé de Claire, dans celui innocent de Léo (le fils de Claire), et dans celui éteint de Justine. Elle « sait les choses » : nul <em>happy end</em> à espérer, nulle rédemption salvatrice, nul paradis dans l’au-delà. Comme le dit Kristen Dunst : <em>« Quand vous atteignez un état dépressif poussé, vous êtes au-delà de la peur ou de la tristesse. L’idée de la mort ne vous effraie pas, elle peut même s’avérer rassurante »</em>. Au point de s&#8217;offrir corps et âme à la planète calamiteuse.</p>
<p><em>« La mélancolie,</em> selon Raphaël Enthoven,<em> est une folie sans fièvre, un délire serein. Un dégoût de la vie, mais sans désir de la mort. Un « à quoi bon ? » sans révolte, un dépit sans colère, un repli sur soi qui n’en veut à personne. »</em> L’existence, aux yeux de Justine, <em>« n’est pas un drame, mais une errance dans l’incurable, une persévérance que rien ne justifie. »</em> Plongée dans une infinie tristesse, Justine sait que sa vie est un vide abyssal : son humeur noir en la cause autant que la conséquence.<em> « Suicidaire ? Pas vraiment. La mélancolie ne conserve du suicide que l’art de contempler le monde avec l’indifférence curieuse d’un mort en sursis, dont le tempérament de spectateur fait de chaque geste le transfuge d’un tableau. »</em> Avivé par les plans-tableau surréalistes du prologue, mêlant allégorie et onirisme, <em>Melancholia</em> distille le parfum amer de la vie désenchantée dans une pièce tragique et neurasthénique dont personne ne sortira vivant.</p>
<p>Transformée en dépression d’une gravité écrasante, la mélancolie peut détruire un être de l’intérieur, à l’image de la planète Melancholia qui, dix fois plus massive que la Terre, détruit l’humanité, sur un ultime air de Wagner.</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot </strong><em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafé.net et dans la gazette de Mankpad&#8217;ere)</em></p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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		<title>Science, fiction &amp; Philosophie</title>
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		<pubDate>Wed, 10 Aug 2011 09:35:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Papy</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Le présent ouvrage est un travail collectif cherchant à illustrer les liens, <em>a priori </em>plus indéfectibles que l’on ne pense, entre la science-fiction (SF) et la philosophie. Plus précisément, à esquisser <em>« une réflexion sur le sens et l’intérêt de la science-fiction (littéraire et cinématographique, c’est-à-dire narrative) pour la philosophie »</em>. Le phénomène culturel de la SF étant grandissant, la philosophie, dont l’une des tâches est de nous renseigner sur le monde dans lequel nous vivons à l’aide de concepts rigoureux, ne pouvait pas ne pas s’y intéresser. D’autant que selon B. Turber il y aurait eu un transfert, dès le XIXème siècle, de l’émotion du sublime traditionnel vers les sciences et les techniques, et dont la première expression littéraire de ce nouveau sublime serait le roman de Mary Shelley, <em>Frankenstein ou le Prométhée moderne</em>, en 1818. On peut, par ailleurs, distinguer deux grandes orientations : celle de la SF classique technoscientifique, à travers les thèmes des voyages dans le temps et dans l’espace, ayant un rapport idéaliste et métaphysique à la philosophie, et interrogeant le devenir de l’humanité (destruction totale ou accession à la divinité) ; et celle de la SF politico-sociale, émergeant dans les années soixante, projetant la société dans des futurs proches souvent cauchemardesques, étant en cela, proche des utopies et des contre-utopies technoscientifiques.</p>
<p>Cette étude se décline en quatre analyses : celle, générale, de la portée, valeur et signification que la SF peut revêtir pour la philosophie (relation avec les systèmes et pratiques conceptuels des philosophes, liens avec le genre utopique, les courants postmoderne et cyberculturels, rapports avec l’imaginaire mythologique et religieux, etc.) ; l’analyse, à travers des œuvres, d’un thème cher à la SF mettant en évidence sa portée philosophique (les paradoxes temporels, le clonage, les rencontres avec des formes de vie extraterrestre, l’apocalypse, les mutations politiques, etc.) ; l’analyse d’une ou plusieurs œuvres d’un auteur philosophiquement important (Philip K. Dick, Arthur C. Clarke, Aldous Huxley, etc.) ; l’analyse enfin de l’usage fait par certains philosophes d’expériences de pensée de SF (Thomas Nagel, Jean-François Lyotard, Daniel Dennett, Hartmut Engelhardt, etc.)</p>
<p>Des analyses auxquelles huit chercheurs apportent leurs contributions éclectiques – et que nous détaillerons tout au long de cet exposé.</p>
<p><strong>Temps et mémoire dans « L’Odyssée de l’espace » d’A. Clarke par <em>Maurice Weyembergh</em>[1]</strong></p>
<p>De Nietzsche à Parménide, de Baudelaire à Platon, le voyage a longtemps été un enjeu des philosophes mais également un thème littéraire traversant les âges. De <em>L’Odyssée</em> d’Homère à <em>L’Odyssée de l’espace</em>[2] de Clarke, la filiation est évidente. Qu’il s’agisse de voyager sur la mer pour rejoindre Ithaque ou dans un vaisseau spatial aux confins de l’univers, tout n’est qu’une question de départ et de retour. Clarke fait de multiples références à l’œuvre d’Homère : le prénom du héros (Bawman), le cheval de Troie, les sirènes, la perte de membres de l’équipage, etc. Les voyages dans l’espace sont soumis aux aléas dangereux de l’univers : explosions d’étoiles, destructions de planètes, nouvelles formes de vie dans de nouvelles galaxies&#8230; Cela entraîne une nouvelle perception de la terre et du cosmos : la nature est essentiellement fragile et peut disparaître à tout instant. Qui plus est, on prend conscience de la toute puissance de la science et de la technologie. Clarke fait ainsi évoluer ses personnages en lien direct avec les techniques les plus avancées : l’évolution des protagonistes n’est plus seulement interne à eux-mêmes mais dépend, en partie, des transformations extérieures.</p>
<p>Ces individus, voyageant dans des espaces gigantesques ne sont plus soumis au temps historique mais au temps cosmique (selon la distinction de H. Blumenberg) et doivent impérativement recourir à la technique de l’hibernation. C’est le syndrome de l’hétérochronie des astronautes décrit par le même Blumenberg : <em>« l’opposition entre le temps vécu, le temps d’une vie humaine et le temps cosmique »</em>. Et c’est à travers la manière dont Soljenitsyne traite du problème du temps historique que nous pourrons comprendre les mécanismes du temps cosmique chez Clarke. Dans <em>La roue rouge</em> le romancier russe décrit la révolution qui a ravagée son pays en divisant son récit en  sept volumes. Chaque volume est un nœud où se concentre divers événements historiques dans un temps raccourci. Ce <em>Récit en segments fragmentés</em> est un concentré historique permettant de se focaliser sur les moments cruciaux de l’époque étudiée. Afin de maintenir l’unité de son propos, Soljenitsyne use, tout au long de ce voyage dans le temps, d’images symbolisant la roue rouge (<em>« le caractère inexorable et destructeur de la révolution »</em>) : les ailes d’un moulin en feu qui tournoient dans la nuit, la lumière rouge du soleil, une locomotive conduite par un machiniste fou, etc. Le train est justement une constante dans cette œuvre retraçant le parcours de la révolution.</p>
<p>Mais si ce transport appartient encore au temps historique, ceux de la SF évoluent dans une autre temporalité. Clarke se heurte au temps cosmique (des millions d’années) même si, comme Soljenitsyne, il ne dispose que du temps d’une vie. La plupart des personnages de Clarke restent présent à travers les millénaires grâce aux technologies nouvelles : l’hibernation pour Poole, la fusion de Bowman et de Hal avec le monolithe. Cela illustre la thèse de la transformation perpétuelle : de l’animalité des hommes-singes, en passant par l’intelligence et la conscience, puis par la machinisation du corps, on aboutit à une sorte d’énergie mentale pure et immortelle. Pour surmonter ces trois temporalités (temps de la vie, temps historique, temps cosmique) la littérature « classique » use donc de techniques littéraire quand la SF se sert de technologies imaginaires.</p>
<p>Mais la mémoire est indispensable pour réussir cette épreuve. Avec, encore une fois, l’aide de la technique. C’est sur un disque réinscriptible que toute la vie de Bawman est enregistrée. Le monolithe peut, par analogie, sauvegarder toutes les données de l’univers et se rendre maitre du temps. Une fois transformé en enfant-étoile par le monolithe, Bawman n’en retourne pas moins auprès de ses proches restés sur Terre pour leur venir en aide, ainsi que vers ses anciens membres d’équipage (Hal y compris). Lorsque le personnage de Poole est réanimé en 3001, alors qu’on le croyait mort en 2001, il subit un choc terrible, une perte des repères dans la société future mais désir néanmoins retourner sur Terre, fouler le sol de ses ancêtres disparus dans les limbes de l’oubli à cause de la destruction des banques de données mémorielles. Quelle serait la réaction d’un homme qui ayant quitté sa femme et son tout jeune enfant pour entrer en hibernation durant trois cent ans, découvrirait à son réveil qu’ils sont morts depuis longtemps sans qu’il ait pu les connaître ? Les instruments de stockage de la mémoire pourront difficilement pallier à la douleur de cet homme. Ainsi, les hommes n’ayant pas effectué la transformation du corps au corps-machine puis à l’énergie mentale se raccrochent aux souvenirs de l’amour de la mort de leurs proches et à des sentiments comme la compassion, la justice ou la vérité. L’autre étant toujours présent.</p>
<p>Le thème de l’altérité est au cœur du récit de Clarke. Que ce soit une autre forme de vie extraterrestre ou la conscience d’un superordinateur, la rencontre avec l’autre (ce <em>« choc culturel »</em>) amène toujours une réflexion, aux relents bibliques (l’altérité traditionnelle, celle de Dieu et des anges, est toujours présente), sur la relation du déterminisme et de la liberté. Dans <em>L’Odyssée de l’espace</em>, ce n’est pas tant l’identité des mystérieux concepteurs des monolithes qui est essentiel (les fameux « Lords of the Galaxy ») que les monolithes eux-mêmes, objets extraterrestres ultracomplexes (mais faillibles) et leurs conséquences sur l’humanité, des hommes-singes à ceux du XXème siècle. De là, découlerait l’origine de la religion en tant que culte du monolithe, même encore à des époques avancées du fait de la fascination pour une technologie dépassant l’entendement humain. Les monolithes sont à la fois comparés à la boite de Pandore, à <em>Big Brother</em>, au canif de l’armée suisse (machine à tout faire), suscitant autant la vénération que la crainte.</p>
<p>Le personnage de Hal, l’ordinateur de bord du <em>Discovery</em>, est encore plus intéressant. Pourvu d’une conscience, contrairement aux extraterrestres pourtant bien plus avancé sur le plan technologique, et considéré par les autres membres de l’équipage comme leur égal, Hal est soumis à une conduite irrationnelle le faisant mentir et même tuer. L’évocation de Hal en tant que personne est manifeste lorsque son concepteur, le docteur Chandra, pleure à la suite de sa réanimation (le chapitre se nomme « Ressurection »). Le religieux est partie prenante de ces réflexions (et peut-être plus encore dans le film de Kubrick ou le symbole de la Trinité revient souvent), notamment dans le roman d’Harry Mulish, <em>La découverte du ciel</em>. Ce livre, qui fait référence à <em>l’Odyssée de l’espace</em>, peut-être compris comme la découverte scientifique de l’espace et comme la découverte que font les anges, les « extraterrestres », de la réalité de la terre. Ce n’est pas un hasard si, lors d’une conversation entre les deux personnages principaux (Max et Onno), le premier associé le nom de Hal à l’anglais « hell ».</p>
<p>C’est avec des figures comme Hal, le monolithe et Bawman que cette œuvre est devenue un mythe, exprimant les fantasmes qui agitent l’inconscient de l’homme de la seconde moitié du XXème siècle. Cet accès à l’universel se cristallise dans trois scènes emblématiques : Bawman prenant conscience de l’irrationalité de Hal et donc voyant la créature échapper au créateur ; le tournant quasi-religieux de Bawman, à travers la musique classique (de l’opéra celui-ci passe à la <em>Messe de requiem</em> de Verdi), pour pallier à sa solitude dans l’espace ; la colonisation de nouvelles planètes pour faire face à la surpopulation de l’humanité et donc à sa survie. L’œuvre de Clarke permet d’illustrer les espoirs et les craintes de l’homme pris dans les méandres d’une civilisation basé sur le développement technologique. Et de par son incroyable succès populaire, rends des interrogations déjà existantes (la quête de l’immortalité, la volonté de sauvegarder la mémoire des êtres, l’absolutisme de la réalité de l’homme…) plus accessibles que les dissertations philosophiques. En somme <em>« la science-fiction maintient, avec des moyens techniques, la quête du salut propre aux religions ».</em></p>
<p><strong>Science-fiction, utopie et philosophie : l’art de s’étonner par <em>Guy Bouchard</em>[3]</strong></p>
<p>Dès 1792 Mary Wollstonecraft exhortait la philosophie à ne plus se préoccuper uniquement de qui a été et de ce qui est mais de ce qui sera (et dans son optique à une véritable égalité hommes/femmes). Si certains pans de la philosophie politique se sont ainsi intéressés à l’avènement de sociétés meilleures, c’est dans la SF que cette préoccupation trouve son développement le plus abouti. Récit du futur, l’important dans la SF, selon Jean-Louis Curtis, est <em>« l’hypothèse philosophique, une vue nouvelle sur notre nature, nos pouvoirs, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins »</em>. La SF se préoccupe de thèmes et de questions philosophiques, tant traditionnels (comme la société, l’humanité, la vie, le cosmos, la réalité) que contemporains (comme la pollution, la guerre nucléaire, la surpopulation, les modifications génétiques, le contrôle de la pensée) et de <em>« tout autre sujet relevant de la catégorie générale de la philosophie »</em> selon Judith Merril. Mais la SF doit être prise pour elle-même et non en vertu de ses intérêts pour la philosophie. En somme, nul besoin des philosophes pour reconnaître la valeur philosophique de la littérature. Bien plus qu’une fiction fondée sur la science, la SF est une littérature centrée sur les idées, se suffisant à elle-même, et capable de susciter la réflexion, notamment à travers trois constantes : l’être humain, la machine et les relations qu’il institue avec elle. Mais ne nous y trompons pas : récit de l’avenir proche ou lointain, la SF interroge avant tout la société dans laquelle nous vivons. Ray Bradbury affirmant même que <em>« Nous retrouvons donc, dans chaque récit de science-fiction, l’ensemble des problèmes idéologiques, philosophiques et moraux posés par le développement de l’humanité ».</em></p>
<p>D’un intérêt philosophique encore plus prégnant que la SF, l’utopie résulte du mariage improbable de la pensée et de l’imagination. Ce néologisme inventé par Thomas More en 1515 fut longtemps dévalorisé, notamment par Karl Marx et Friedrich Engels dans leur entreprise de dévalorisation du socialisme utopique au profit du socialisme scientifique. Pourtant, ce concept possède une portée philosophique indéniable. Pour Karl Mannheim l’utopie tend à remettre en cause l’ordre établi ; pour Ernst Bloch elle correspond à l’espérance d’une vie meilleure ; Raymond Ruyer l’assimile à « un exercice mental sur les possibles latéraux » ; Henri Desroches y voit le « projet imaginaire d’une société autre ».  Le caractère fictif de l’utopie permet de préserver la distinction entre le secteur de la fiction et celui de la théorie. En ce sens, l’utopie n’est pas à confondre avec la philosophie politique et les traités théoriques. Son élément fondamental est le thème sociopolitique idéalisé (l’hétéropolitique). A partir de sa combinaison avec la fiction ou la théorie on peut dégager quatre types de catégories : l’utopie (thème sociopolitique idéalisé + fiction), la péri-utopie (sociopolitique non-idéalisé + fiction), la para-utopie (sociopolitique idéalisé + non-fiction), et la théorie politique réaliste (sociopolitique non-idéalisé + non fiction). Par exemple, <em>L’Utopie</em> de More procède à la fois de l’utopie et de la péri-utopie. De plus on peut distinguer l’utopie quand elle présente une société idéalisé positivement (eutopie) et négativement (dystopie). Mais quels rapports entre utopie et SF? Pour Alexandre Cioranescu la SF est la fille cadette de l’utopie, tandis que pour Darko Suvin l’utopie est un sous-genre sociopolitique de la SF. Difficile de trancher, car, outre pour les cas où la SF n’aborde pas des thèmes sociopolitiques (histoires de mutants, de robots, etc.), elle a un fort rapport d’intersection avec l’utopie : la vision d’un monde imaginaire rationnalisé peut se conjuguer avec la littérature technoscientifique parfois fantaisiste. L’utopie, par sa forme romanesque, permet de rendre accessible au peuple des pensées parfois complexes sur le plan social, politique et philosophique. Comme le justifiait Etienne Cabet dans la préface de son <em>Voyage en Icarie</em> (1839) : <em>« je suis profondément convaincu que c’est la forme la plus simple, la plus naturelle et la plus intelligible pour faire comprendre le système le plus compliqué et le plus difficile ».</em></p>
<p>Les femmes s’emparent également des utopies : on recense actuellement environ 260 utopies féminines, la plupart anglophones, dont 38 % d’inspiration féministe. Si le style est proche des « utopies masculines », les thèmes traités diffèrent quelque peu. On y prône l’anarchisme, le respect des individus, l’égalitarisme, la permissivité sexuelle, l’abolition des frontières entre vie publique et vie privée, l’écologie, la coopération communautaire, la suppression de la violence, de nouveaux modes de maternité, de parentage et d’éducation, etc. Des valeurs parfois déjà abordées dans les utopies classiques mais exposées ici selon un angle nouveau. Surtout, le point central différenciant les utopies féminines des « utopies masculines » est l’importance accordée au rapport de force entre hommes et femmes, bien plus que la forme de l’Etat et des institutions. De là, cinq types de sociétés sont envisagées : sociétés soit androcentrique (peuplée uniquement d’hommes), soit gynocentrique (peuplée uniquement de femmes), soit peuplée d’hommes et de femmes où le pouvoir appartient aux hommes (andocratique), ou appartient aux femmes (gynocratrique), ou appartient aux deux (androgyne).</p>
<p>Contrairement à la direction dystopique que prennent les « utopies masculines » dans la première moitié du XXème siècle, les utopies féminines renouent avec la veine eutopique. Même si les Etats cauchemardesques ne sont pas absents (<em>Swastika Night</em> et <em>The end of this days’s business</em> de Katharine Burdekin) on parlera davantage de dystopie rose car le caractère néfaste de la société n’est pas explicite mais camouflé sous un bonheur collectif illusoire dont la population jouit de prime abord. En 1975, <em>Les Dépossédés</em> d’Ursula Le Guin critique autant les systèmes capitalistes que socialistes, considérés comme deux variantes du système andocratique d’exploitation des femmes. Néanmoins, et sauf exception (<em>The Wanderground</em> de Sally Gearhart), les utopies féministes ne prônent pas l’extermination des hommes suite à une vengeance du second sexe trop longtemps opprimé (c’est-à-dire une société gyrocratique ou gynocentrique), mais se rapprochent davantage des sociétés androgyne, espérant une issue paisible pour l’ensemble de l’humanité. Il s’agirait, en fin de compte, d’interpeller la philosophie sur le dépassement des stéréotypes masculins et féminins, ainsi que des modèles politiques existants, afin d’élaborer un futur sain débarrassé de toutes les formes d’oppression passées.</p>
<p><strong>« Je est un autre » : du malin génie à l’implant mémoriel (à propos du film <em>Total recall</em>) par <em>Juliette Simont</em>[4]</strong></p>
<p>Rimbaud n’imaginait sans doute pas les conséquences théoriques de cette formule dans le monde de la philosophie et des arts. C’est au cinéma que Paul Verhoeven va transposer cette idée de l’illusion du réel identitaire, dans son film <em>Total Recall</em>. L’histoire est celle du mineur Doug Quaid qui, en l’an 2084, est hanté par la planète rouge sans qu’il sache pourquoi. Trop pauvre pour s’y rendre, il décide de s’adresser à l’agence Recall, pour y effectuer un voyage onirique. Mais juste avant d’« embarquer » pour Mars, Quaid devient fou et est maitrisé par anesthésie. Le doute s’insinue selon lequel il serait un homme renvoyé de Mars et dont la mémoire aurait été supprimée par le gouvernement. Le risque étant, qu’à la suite du voyage onirique de Recall, il retrouve sa « pleine mémoire » d’antan (<em>total recall</em>). On ne sait déjà plus si Quaid rêve ou s’il est dans la réalité. Un élément de réponse nous parvient lorsque Hauser, le moi antérieur de Quaid, lui délivre un message fondamental qu’il avait pris soin d’enregistrer avant son amnésie : « Tu n’es pas toi, tu es moi ».</p>
<p>En philosophie, la formule « Je est un autre » renvoi le sujet à la question du scepticisme. Chez Kant le « Je pense » rend possible <em>« le terrain des synthèses de la connaissance »</em>. Chez Hegel la déchirure de soi est ce qui fait la force de la rationalité dialectique : <em>« Saisir la substance comme sujet, ce n’est pas voir advenir une miraculeuse synthèse, c’est accepter le vertige d’un vide central »</em>. Chez Sartre enfin, <em>« l’évanescence de la conscience est un principe productif, constructif, créateur »</em>, c’est-à-dire que l’homme n’a pas à se conformer à des Valeurs déjà-là pour établir son rapport au monde puisque c’est lui qui invente ses propres Valeurs. Dans le film, Quaid-Hauser éprouve ce sentiment de scepticisme lorsque la « réalité » dans laquelle il évolue est mise en doute par le docteur de la firme Recall lui annonçant que tout ceci est un rêve. Submergé par le doute Quaid réfute l’affirmation du docteur en <em>prenant son temps</em>. Il n’y a pas de temps dans le rêve. La conscience empiriquement déterminée de son existence, c’est la conscience temporelle de son existence, ou comme le dit Kant : <em>« la simple conscience, mais empiriquement déterminée, de ma propre existence, prouve l’existence des objets dans l’espace hors de moi »</em>. Devenant nerveux, le docteur trahit sa soi-disant apparence (confirmant par là-même la réfutation de Quaid), transpire, puis est exécuté d’une balle dans la tête. Le raisonnement de Quaid était imparable : je suis dans le temps donc tu existe, tu existe donc je suis, tu existe donc tu dois mourir. Quaid sais qu’il est, mais qui est-il ? C’est le chef des rebelles qui lui révèle la vérité : tu n’as pas d’être car l’homme n’est que ce qu’il fait. Cette révélation sartrienne lui fait prendre conscience qu’il n’est personne, seulement le néant d’une liberté, qui sera ce qu’elle se fait être. Le patron des mines, après l’avoir capturé, lui révèle à son tour, que Hauser était un oligarque martien très puissant ayant délibérément effacé sa mémoire pour infiltrer les rebelles et les anéantir. Et qu’il est temps de retrouver cette véritable identité. Mais Quaid se révolte contre le Malin Génie de Hauser et sous l’égide de Descartes affirme : je pense être Quaid, donc je suis Quaid. S’ensuit la libération des mutants et la défaite des capitalistes miniers. Mais ce <em>happy end</em>, n’est-il pas un rêve ? <em>Total Recall</em> a le mérite de nous faire prendre conscience qu’on ne peut pas dépasser nos limites car nous sommes nos propres limites et avançons avec elles. On ne peut pas être à la fois dedans et dehors. Nous sommes irrémédiablement dedans. Reste le va-et-vient, la tentation du futur et la quête (impossible) de nous-mêmes. Pas à pas, dans le réel.</p>
<p><strong><br />
Is it safe to press the green button ? Fusion, fission et réplications par <em>Jean-Noël Missa</em>[5]</strong></p>
<p>« Quels sont les critères du maintien de l’identité personnelle ? », « Pourquoi suis-je encore le même en dépit des différences corporelles et psychologiques qui surviennent avec le temps ? », telles sont certaines questions que se posent, à la suite de John Locke, les philosophes anglo-saxons pour résoudre le mystère de l’identité personnelle. Cette problématique dépend de la relation métaphysique entre le corps et l’esprit. Dans la perspective dualiste, Locke considère, dans son <em>Essai philosophique concernant l’entendement humain</em>, que <em>« la conscience fait la même personne »</em> (si l’âme d’un prince se retrouvait dans le corps d’un savetier, celui-ci demeurait le prince) et que <em>« le soi dépend de la conscience »</em>. A notre époque, les philosophes analytiques et les neuroscientifiques considèrent l’esprit comme une propriété du cerveau.</p>
<p>Certains usent d’expériences de pensées pour évaluer la pertinence du critère cérébral et du critère corporel. Dans le cas de la transplantation de cerveau, si deux individus « échangent » leurs cerveau, qu’advient-il de leur être ? Les adeptes du critère cérébrales affirment que l’identité de chaque individu se trouve là où est leur cerveau, car celui-ci assure la conscience de soi et, par le biais de la mémoire, le sens de la continuité temporelle de cette conscience de soi. Selon la théorie de la mémoire de Locke l’identité personnelle est impérativement soumise à une conscience de soi qui se maintien dans le temps. Mais la mémoire collective est également nécessaire dans la construction de sa propre identité, notamment grâce aux récits que font les autres de l’enfance de tout individu. Selon Bernard Williams une personne au sens plein est celle capable de relier son passé et son avenir. En ce sens Joëlle Proust définie l’identité personnelle comme <em>« l’orientation vers le futur et la faculté d’agir de manière stable dans le temps relativement à des objectifs propres »</em>. Néanmoins ce critère n’est valable que pour des périodes temporelles limitées car l’avenir est inconnu et les projets parfois instables. La cohérence de l’être humain est une fable : il doit jongler avec l’évolution de sa personnalité et les circonstances qui l’entourent. Finalement, c’est la combinaison du critère de la mémoire du passé et celui de la stabilité du projet d’action, articulée au sein de l’esprit-cerveau qui permettrait de définir le mieux l’identité personnelle.</p>
<p><strong>Science-fiction et expérimentation par <em>Isabelle Stengers</em>[6]</strong></p>
<p>La SF peut s’entretenir avec la pratique philosophique à travers des questions comme « qui sommes-nous ? », posée dans des romans aussi différents que ceux de C. J. Cherryh, Jean Auel ou David Brin. Chacun à leur manière narrant le premier contact avec une altérité fascinante (Néanderthaliens, extraterrestres, ou encore chimpanzés et dauphins pensants) permettant de décentrer l’homme et de mettre en scène des cultures disposant de leurs propres manières de comprendre et de juger. De fait, la SF participe, à sa manière, au débat entre modernité et postmodernité, sans, pour autant, se mettre au service de thèses philosophiques déjà existantes. C’est cela le risque propre à la SF. Mais en quoi les risques de la SF expérimentale sont-ils en affinités particulières avec les sciences ?</p>
<p>La SF ne met pas en scènes des personnages conceptuels, pas plus que des « types psycho-sociaux » (Deleuze et Guattari), car son but n’est pas de désigner des territoires historiquement situé mais de mettre en place des « vecteurs de déterritorialisation ». Il faut s’intéresser au troisième type de personnage élaboré par Deleuze et Guattari, dans <em>Qu’est-ce que la philosophie ?</em> : les « observateurs partiels ». Partiels car sélectifs dans l’observation d’expériences de pensée scientifique extraordinaires : que verrais-je si je me déplaçais à la vitesse de la lumière en tenant en miroir devant mon visage ? Ou si j’étais à proximité d’un proton en train de se désintégrer ? Cet observateur désigne les sciences théorico-expérimentales mais permet également de tisser des liens avec les expériences de pensées des sciences sociales et humaines. Ce que la SF reprend à la démarche théorico-expérimentale c’est la démarche d’exploration et de négociation ouverte et robuste : il ne suffit pas d’imaginer une situation extraordinaire (par exemple, « si l’on vivait tous avec un implant mémoriel ») mais décider des caractéristiques de cette hypothèse imaginative et de qui explorera un tel monde. L’action étant <em>« comme le montage d’un dispositif expérimental, au service de la possibilité d’expérimenter »</em>. La SF expérimentale se donne comme but de diagnostiquer des possibles dans lesquels des « états des choses », plausibles ou probables, sont immergés. Mais, de même que les sciences sociales, elle n’est pas experte en futurologie : le dialogue entre « possible » et « prévision » est délicat mais pas impossible.</p>
<p>Dans <em>Earth</em>, écrit à la fin des années 1980, David Brin décrivait l’omniprésence d’Internet en 2038… Les auteurs de SF deviennent des explorateurs spéculatifs de l’innovation en mettant en scène des nouveautés techniques (téléportation, cryogénisation, trous de vers intergalactiques, voitures volantes, etc.) et les façons dont ces nouveautés vont transformer la façon de vivre, de percevoir&#8230; La SF a aussi le mérite, contrairement aux sciences, d’exposer les problèmes, les risques et les possibilités d’imaginer au plus grand nombre. Des lecteurs qui, pour les plus chevronnés, prennent de plus en plus part aux pratiques scientifiques, notamment la publication d’articles dans des revues spécialisées. D’autres fans reproduisent prêtent le serment des Amazones que Marion Zimmer Bradley a crée pour sa planète <em>Darkover</em>… Finalement Sandra Harding, dans <em>The Science Question in Feminism</em>, affirme que face au « continuum méthodologique et ontologique » de l’épistémologie classique et majoritaire elle oppose la minoritaire « lucidité éthique » des scientifiques. Néanmoins, la perspective de voir les savoirs scientifiques déborder le cadre de leurs laboratoires ne doit pas négliger les dispositifs de création, en particulier les risques que la SF introduit dans le champ des sciences. Mise en risque de l’expérience sociale réalisé de plus en plus par des femmes…</p>
<p><strong><br />
Amor fati : aspects de la violence technicienne par <em>Daniel Cérézuelle</em>[7]</strong></p>
<p>S’il est admis que le progrès technoscientifique est généralement bénéfique à l’humanité, il faut cependant considérer qu’il peut aisément se retourner contre nous avec force et violence. L’innovation d’un côté et la sécurité de l’autre se livrent une course parallèle démesurée. La seconde essayant de rattraper la première par le biais de la prévention (dispositifs de contrôle techniques, déontologiques, législatifs, réglementaires, etc.) pour éviter de se satisfaire d’une simple réparation de dommages. Une discipline universitaire s’est même crée pour prévenir le risque technique : la « cynindique », la « science du danger ». Mais deux limites viennent se heurter à ce projet : premièrement les connaissances qui nous permettent d’innover vont plus vite que celles permettant de contrôler ces innovations, ce que Collingridge résume par le paradoxe suivant : « plus l’innovation est rapide, plus il y a potentialisation du risque technique » ; deuxièmement, le « facteur humain » est totalement imprévisible et l’homme peut désirer de la violence technique. Pour appréhender cette jouissance destructrice de la technique dans l’esprit humain ce n’est pas tant vers la cynindique qu’il faut se tourner mais du côté de l’art, et notamment de la SF.</p>
<p>La plupart de ces films (de <em>Brazil</em> à <em>Matrix</em>) interprètent la violence technicienne en termes de volonté mauvaise, exercée de l’extérieure par une minorité (thème récurrent des contre-utopies). D’autres, plus rares, suggèrent en revanche que la violence du monde technique est interne à chaque être et directement liée à nos désirs inconscients. Ainsi, le fléau des accidents de la route (30 millions de morts depuis un siècle et la probable troisième cause de décès en 2020) est considéré comme un moindre mal pour satisfaire notre besoin de vitesse. Phénomène qu’illustre métaphoriquement le film <em>Screamers</em> de Peter Weller, où les humains sont traqués par des machines tueuses pouvant se multiplier et se perfectionner seules. Ce ne sont plus les hommes qui produisent les objets techniques mais le système technique lui-même après avoir dévoré l’être humain. Mais les machines sont également objet de désir : cela qui signifie que nous désirons des machines, quitte à y succomber, mais que nous aimons aussi des machines parce qu’elles sont mortelles et déshumanisantes. David Cronenberg est un des meilleurs explorateurs des <em>« racines existentielles de la violence technique »</em>.</p>
<p>Avec <em>Crash</em> il nous plonge dans un univers fictif réduit à sa seule dimension technique. La société est absente, la nature est absente, la ville habitée est absente. Seul demeure des individus isolés errant sur des routes, avec pour unique perspective le sexe et la machine, en l’occurrence la voiture. Dans un monde sans vie, l’émotion est inexistante. Ne satisfaisant plus leurs désirs par le sexe, ils se tournent vers la violence automobile, ultime recours pour aller au-delà de leurs limites corporelles dans un dépassement existentiel définitif. Grâce à la « belle catastrophe » ils sont à la fois délivrés de leur prison charnelle, et accèdent à l’éternité par l’existence immatérielle de la diffusion ultra médiatique de l’accident.</p>
<p>Dans <em>La Mouche</em> Cronenberg met en scène un chercheur ayant découvert la téléportation en mettant « la chair en équations ». Mais suite à une erreur, son génome fusionne avec celui d’une mouche et peu à peu se métamorphose. Dans son exaltation de dépasser ses limites humaines, il en perd toute humanité, physique comme morale, et finit par user de la force pour poursuive son rêve technoscientifique. Le désir d’une liberté désincarnée serait un « instinct secret » poussant les être humains à la violence technicienne.</p>
<p>Dans <em>Existenz</em> il nous fait entrer de plein pieds dans le monde de la réalité virtuelle totale. Coupés de la réalité, les participants à ce « grand jeu » ne ressentent aucune angoisse, aucune contrainte physique, aucune identité fixe, aucune attache géographique, aucune soumission temporelle, aucune barrière à la liberté absolue, en somme. Mais cela entraîne également la suppression du souci de l’autre, réduit à une apparence caricaturale pouvant être éliminée à tout instant, la suppression des scrupules, car les actes n’ont pas de conséquences définitives dans un univers perpétuellement recomposé, la suppression de l’autonomie et de la raison, le joueur devenant dépendant de sa logique ludique, et donc le règne des pulsions les plus barbares comme la rivalité et la violence. La fascination de la violence émanant des techniques automobiles et de celles de l’imagerie explique la jouissance d’abolir la réalité, le temps, et la responsabilité de nos actes. Ce désir secret à la liberté totale (dévoilé par les arts en général et la SF en particulier) peut donc s’engouffrer dans ce que Jean Brun appelait <em>« la puissance onturgique de la technique, créatrice de nouvelles modalités d’être »</em>. Au risque de s’abîmer dans des violences autodestructrices sans retours.</p>
<p><strong>Transcendances symboliques et techniques par <em>Gilbert Hottois</em>[8]</strong></p>
<p>L’une des particularités narratives de la SF est quelle délaisse le plus souvent la psychologie des personnages (considérés non comme des individus mais comme représentants de leur espèce) au profit de l’hypothèse philosophique (interrogations sur notre nature, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins). Arthur Clarke est emblématique de ces interrogations philosophico-religieuse qu’il se pose dans ses romans, notamment celle, à la fois théorique et pratique, de « qu’allons-nous faire de l’homme ? ». Et si l’homme devenait <em>mutant</em>, « individu spécifique » par excellence ? La question de son devenir dépendrait avant tout de sa particularité : s’il est un mutant psy ou un cyborg et son rapport à la transcendance opératoire, comme nous le verrons plus bas.</p>
<p>Trois illustrations de la dimension philosophico-religieuse de la SF sont à dénoter. Tout d’abord, dans <em>La Guerre des mondes</em>, Herbert Georges Wells met en scène <em>l’affrontement contre une autre forme de vie</em>. Guerre totale contre une altérité radicale, qui sera finalement vaincu, non par les hommes, mais par la solidarité globale de la biosphère terrestre (les microbes). Deuxièmement, des œuvres comme <em>Le meilleur des mondes</em> d’Huxley illustrent les <em>impasses évolutives</em>, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution dans une forme biologique, sociale ou technologique destiner à se reproduire à l’identique ou à disparaître. Ces contre-utopies sont souvent déjouées par un retour à la nature et aux émotions humaines. Enfin, <em>l’apocalypse</em> peut-être illustrée dans des ouvrages comme <em>Eclipse totale</em> de Brunner où une trace de vie est découverte dans une constellation lointaine, ou plutôt ce qu’il en reste, car après avoir atteint le stade du voyage spatial, cette civilisation s’est éteinte. Avoir découvert les raisons de la catastrophe, un membre de l’expédition décide de les révéler à la Terre. Mais celle-ci abandonne le dernier survivant de l’équipage et avec lui, toute trace des mystérieux extraterrestres.</p>
<p>La transcendance de l’homme, cherchant à dépasser ses conditions naturelles d’existence, se manifeste moins dans la technique que dans le langage. Langage non pas tant comme outil développé par les hommes permettant de communiquer, que comme un « don de Dieu », preuve d’une élection supranaturelle. Cette transcendance symbolique suppose une nature immuable de l’homme, contrairement aux utopies techno-socio-politiques qui cherchent à l’aménager, réduisant par là-même le désir de transcendance. Qu’en est-il de cette transcendance symbolique au temps des neurotechnosciences ? L’imaginaire d’un monde transcendant réel devenant obsolète, la transcendance spirituelle serait simulée au sein d’esprits-cerveaux. Perspective qui pourrait faire basculer ce genre de société, proposant l’absolu à portée de main, dans un cauchemar totalitaire maintenant les individus sous perfusion transcendantale (ou son simulacre). C’est ce que l’on pourrait désigner comme la transition vers des transcendances opératoires ou techniques.</p>
<p>Avec cette nouvelle transcendance, la symbolisation est davantage accompagnatrice que motrice car la voie vers l’Absolu se joue surtout au niveau de la transformation des corps et des cerveaux, des modes de communication et d’interaction, etc. Le <em>Frankenstein</em> de Shelley illustre parfaitement cette transcendance technique à la fois fascinante et angoissante. Avec le cyborg de Clarke (<em>Profil du futur</em>), la transcendance opératoire se loge uniquement dans le cerveau, seul organe qui pourrait survivre indépendamment de tous les autres et se propager aux machines grâce à une « décorporéisation ». William Gibson évoque aussi cette thèse des « cerveaux branchés », ce cyborg extrême, dans <em>Neuromancien</em> où une partie de la population jouit d’une liberté infinie dans le cyberspace et faisant du corps un support résiduel immobile. Par ailleurs, la transcendance technique serait plus axée sur la diversité irréductible que sur l’unité ultime, à la faveur des innombrables formes de vies, intelligentes ou non, peuplant l’immensité du cosmos. Chaque être choisissant sa propre transcendance opératoire et devenir une espèce à lui tout seul, comme Lennox, le héros de <em>A Miracle of rare design</em> de Mick Resnick, devenant ce <em>« corps sans organes »</em> (Deleuze). Tel est le mérite de la SF d’illustrer cette « post-modernité techno-symbolique ».</p>
<p><strong>Alien-sans-aliénation. Programme pour une philo-fiction par <em>François Laruelle</em>[9</strong>]</p>
<p>La SF se distingue de la philosophie et de la science par sa logique propre : <em>« explorer la solitude le l’altérité-temps et de l’altérité-espace qui sont les dimensions d’alien-sans-aliénation »</em>. Le but est d’élaborer une théorie unifiée de la SF et de la philosophie : une philo-fiction. Relevons cinq dimensions spécifiques science-fictionnels de l’alien-sans-aliénation : l’homme pris dans une solitude « élémentale » de l’espace et du temps (un « bruit de fond », non comme un vécu de vide mais comme un vide vécu tel quel) ; un temps-sans-temporalité et un espace-sans-spatialité,<em> « éléments de leur propre perte ou absence,</em> […] <em>réduits à une pellicule de profondeur »</em> ; un Univers-sans-monde dont les voyages vers le Monde ne comblent pas le vide-élément ; un homme-sans-humanité, à force de solitude et de fusion avec la machine, devenant une humanité-sans-homme ; la technologie futuriste comprise comme un résidu du futur servant à combler le vide-espace et le vide-temps. La SF est une <em>intuition-en-Un</em> en tant qu’immanence intuitive, contrairement à l’Un ou la « vison-en-Un » conceptuels de la philosophie : la SF est « en elle-même ».</p>
<p>Ce sont à travers les voyages (synthèse du vide-espace et du vide-temps) que le savoir et la conscience de soi se manifeste dans la SF. Elle pense grâce aux mutations et aux expéditions : <em>« Nous voyageons donc nous sommes, c’est le cogitamus de la SF »</em>. La SF n’ajoute pas un monde à celui vécu ordinairement, mais est l’épreuve directe d’un <em>Autre-donné-sans-altérité</em>, c’est-à-dire l’Autre comme monde, l’Autre comme immanence, Alien comme en-Alien. La philosophie considère généralement que l’altérité affecte l’identité : identité et différence sont identiques au profit de l’identité (Hegel) ou au profit de la différence (Heidegger, Derrida). Mais l’Alien et le monde sont d’une identité-sans-différence, ils coexistent ensemble, ils forment une <em>dualité uni-latérale</em>. L’altérité ne devient pas Alien, et Alien ne se fonde pas dans le monde. <em>« Alien, l’affect de la SF, est interminable autant que le vécu (de) son identité est indestructible »</em>, c’est un clone du monde concentrant lui-même toute l’identité possible.</p>
<p>La SF est une pensée animée par une <em>« axiomatique intuitive »</em> des usages de la technologie et de l’Autre qui hante le monde. La SF n’est pas un sous-genre littéraire, un sous-ensemble imaginaire de la science ou un sous-discours conceptuel de la philosophie mais bel et bien une espèce esthétique de la « non-philosophie ». Inversement la non-philosophie serait une tentative de SF élargie, de philo-fiction universelle. La SF étant une sorte de formalisation et d’universalisation sur le mode de l’image, la philosophie peut aider à la formulation de ses conditions de réalité et de pensée, d’expérience et de savoir, sans servir de problématique directrice. Finalement, la SF est un discours en-Autre plutôt que de l’Autre par opposition à la philosophie postmoderne (qui divise l’Autre en Autre de l’Autre) et à la psychanalyse (qui divise la pensée par l’Autre).</p>
<p><strong>Sylvain Métafiot</strong> <em>aka Papy (article déjà publié sur mapausecafé.net)<br />
</em></p>
<p>Ø  Gilbert Hottois (dir.), Guy Bouchard, Daniel Cérézuelle, François Laruelle, Jean-Noël Missa, Juliette Simont, Isabelle Stengers, Maurice Weyembergh, <em>Philosophie et science-fiction</em>, Vrin, Paris, 2000, 156 pp.</p>
<p>[1] Professeur à l’Université libre de Bruxelles, auteur notamment d’ <em>Entre politique et technique. Aspects de l’utopisme contemporain</em>, Vrin, Paris, 1991</p>
<p>[2] Composée de quatre volumes : <em>2001 : a Space Odyssey</em>, <em>2010 : Odyssey Two</em>, <em>2061 : Odyssey Three</em>, et <em>3001 : the Final Odyssey</em></p>
<p>[3] Professeur de philosophie à l’Université Laval, spécialiste de philosophie sociale et politique, de SF et des liens entre littérature et philosophie, auteur de l’ouvrage  <em>Les 42 210 univers de la science-fiction</em>, 1993</p>
<p>[4] Chercheur qualifié au FNRS (Fonds National de la Recherche Scientifique), auteur d’un <em>Essai sur la quantité, la qualité, la relation chez Kant, Hegel, Deleuze. Les « fleurs noires » de la logique philosophique</em>, L’Harmattan, 1997</p>
<p>[5] Philosophe belge, enseignant à l’Université libre de Bruxelles, spécialisé dans la philosophie des sciences biomédicales et dans la bioéthique. Il a notamment publié <em>L&#8217;esprit-cerveau: la philosophie de l&#8217;esprit à la lumière des neurosciences</em>, Vrin, Paris, 1993</p>
<p>[6] Philosophe belge, auteur, entre autres, de <em>L’Invention des sciences modernes</em>, La Découverte, Paris, 1993</p>
<p>[7] Chercheur sur la philosophie de la technique et de l’imaginaire technicien d’un côté ; et sur l’exclusion et le rôle socialisant de l’économie non-monétaire de l’autre</p>
<p>[8] Philosophe belge, professeur à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste des questions d’éthique et de techno-science, auteur du livre <em>Entre symboles et technosciences. Un itinéraire philosophique</em>, 1996</p>
<p>[9] Philosophe français ayant introduit le concept de « non-philosophie ». Il a publié, entre autres, <em>La Lutte et l&#8217;Utopie à la fin des temps philosophiques</em>,  Kimé, Paris, 2004</p>
<p>Cet article a été déposé par Papy.</p>]]></content:encoded>
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